Les artisans pêcheurs passent entre les mailles du filet

Bien que le gouvernement des TNO déploie des mesures pour revitaliser l’industrie de la pêche commerciale, notamment en ouvrant l’usine de poisson de Hay River en hiver pour permettre aux pêcheurs de vendre leurs prises à l’extérieur du territoire, pour de petits exploitants comme Stéphanie Vaillancourt, il demeure plus avantageux de se concentrer sur le marché local. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Bien que le gouvernement des TNO déploie des mesures pour revitaliser l’industrie de la pêche commerciale, notamment en ouvrant l’usine de poisson de Hay River en hiver pour permettre aux pêcheurs de vendre leurs prises à l’extérieur du territoire, pour de petits exploitants comme Stéphanie Vaillancourt, il demeure plus avantageux de se concentrer sur le marché local. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Le gouvernement veut revitaliser la pêche hivernale pour alimenter à longueur d’année sa future usine de transformation ultramoderne à Hay River. À court terme, ça risque d’être sans les pêcheurs de la capitale.

Une neige fine tombe. Elle se mêle à celle soulevée par le vent sur la glace du Grand lac des Esclaves. Il fait froid : -25 °C. Tout autour, que du blanc. Avec ses gants, minces et trempés, Stéphanie Vaillancourt libère un à un les poissons de son filet qu’elle sort de l’eau par séquence. La pêcheuse en capture une trentaine : truite, corégone, lote, inconnu, brochet.

« L’hiver, je n’utilise qu’un filet et j’en ramène entre 30 et 50 par sortie », dit la jeune femme qui se rend environ tous les deux jours à son site de pêche, situé à une douzaine de kilomètres de Yellowknife. Elle est originaire de Trois-Pistoles, au Québec, et propriétaire de Fish on the Bay. Avant d’extraire son filet de pêche, qui s’étend sur 100 mètres sous l’eau, elle doit casser la glace formée sur les deux trous à l’aide d’un long et lourd ciseau. Après quatre heures de labeur, elle rapporte son butin en motoneige à Yellowknife.

Plusieurs pêcheurs commerciaux, comme elle, troquent leur bateau pour une motoneige ou une autoneige l’hiver, que ce soit à Yellowknife ou à Hay River. Certains étaient étonnés que le ministère de l’Industrie, du Tourisme et de l’Investissement (MITI) déclare, mi-janvier, que « la pêche hivernale commerciale dans le Grand lac des Esclaves a ouvert pour la première fois en 15 ans ». Le MITI annonçait alors un projet pilote rouvrant l’usine de Hay River durant la saison froide, finançant l’achat d’équipement de pêche hivernale et offrant de la formation. Le tout fait partie de sa stratégie pour revitaliser l’industrie.

« Il y a, en effet, de la pêche commerciale en hiver, mais ce sont des petits volumes pour le marché local, affirme au téléphone le directeur des opérations régionales au MITI, Tom Colosimo. L’usine à Hay River était fermée l’hiver depuis 2005. L’exportation reprend. » L’Office de commercialisation du poisson d’eau douce, situé à Winnipeg, y achète le poisson, comme elle le fait durant l’été.

Ainsi, les pêcheurs peuvent fournir l’usine à Hay River cet hiver en plus de vendre localement aux consommateurs, épiceries, restaurants ou distributeurs.

Jusqu’à présent, « huit pêcheurs participent et plusieurs ont acheté de l’équipement », dit Robert Bouchard, conseiller en affaires pour la coopérative Tu Cho, qui opère l’usine de Hay River. Sept proviennent de Hay River et un autre de Fort Providence. L’usine, rouverte le 11 janvier, avait sorti plus de 26 000 livres mi-février. « C’est moins qu’on espérait, mais la météo a été difficile et c’est le tout début de la relance. » La coopérative s’attend à traiter entre 50 000 et 70 000 livres de poisson cette saison.

À l’usine actuelle, non accréditée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments, le poisson n’y est qu’éviscéré et envoyé, avec ou sans tête, à l’Office de commercialisation qui le prépare pour la commercialisation.

Le gros de la stratégie de revitalisation repose sur la construction, à Hay River, d’une usine de transformation et d’emballage de poisson ultramoderne. Celle-ci pourra traiter jusqu’à 1,5 million de livres de poisson par an. Elle devait être opérationnelle l’été 2020 et accuse un important retard ; les dimensions de l’usine ont notamment dû être réduites de 32 % à cause de couts plus élevés que prévu.

« L’usine devrait ouvrir dans deux ans et demi, dit Tom Colosimo du MITI, et on aura besoin d’un approvisionnement à longueur d’année. On a quelques hivers pour développer et stimuler la pêche hivernale. » C’est entre autres pour cette raison que le ministère offre de la formation en partenariat avec les gouvernements autochtones. Un pêcheur expérimenté a déjà entrainé 24 recrues à Fort Providence en novembre et une dizaine d’autres devait l’être à Fort Resolution. Le financement pour l’achat d’équipement vaut aussi pour ceux qui ne pêchent que localement, assure M. Colosimo.

Le besoin exprimé de revitaliser la pêche commerciale du Grand lac des Esclaves ne date pas d’hier. Il a été souligné dans un rapport sur les perspectives économiques en 2013 et un autre lui a été consacré en 2017. En juillet, le MITI et la coopérative Tu Cho ont signé une entente pour la revitalisation visant à : « améliorer le rendement pour les nouveaux pêcheurs et les pêcheurs de longue date pêchant dans le Grand lac des Esclaves, créer de nouveaux emplois pour les résidents dans les secteurs de la transformation, de l’emballage, de la vente et du transport du poisson frais et des produits secondaires des TNO destinés au marché, et offrir aux Ténois un plus grand choix d’aliments frais, sains et produits localement », pouvait-on lire dans le communiqué émis.

« Collectivement, des pêcheurs des TNO ont récolté et exporté 824 000 lb de poisson l’an dernier », écrivait alors le MITI. Or, le quota du Grand lac des Esclaves à lui seul est de 3,46 millions de livres. Moins du quart du quota autorisé est ainsi exploité.

Peu d’intérêt à Yellowknife

Si des pêcheurs de Hay River fournissent du poisson cet hiver à l’usine, il n’y en a aucun à Yellowknife.

Stéphanie Vaillancourt ne vend que localement et gagne 25 % de ses revenus l’hiver. Elle se rend seule en motoneige à son site de pêche — l’argent du ministère devait d’ailleurs servir à réparer ses motoneiges — et elle filète elle-même ses prises dans le camion qui sert de food truck l’été. Si elle voulait produire plus, elle devrait engager. Un autre pêcheur de Yellowknife, Brian Abbott, se limite aussi au marché domestique. Début février, il avait trois filets déployés dans l’eau sur sept, faute de main-d’œuvre.

Lorsque rencontré dans son hangar glacial où il filetait ses poissons, Brian Abbott prévoyait s’inscrire au projet pilote pour acheter de l’équipement. Mais il n’a aucune intention de vendre son poisson à l’usine actuelle. « Les prix sont ridicules, c’en est insultant », lâche-t-il. Il vend ses filets de truite fraiche à 10 $ la livre aux consommateurs. Le prix à l’usine, qui fluctue selon les saisons et la demande, est de 31,8 ¢ par livre pour une truite éviscérée.

Il y a un pêcheur à Yellowknife qui a considéré vendre du poisson à Hay River, mais il « a changé d’idée à cause du climat et du froid », a précisé par courriel le directeur adjoint aux communications stratégiques du MITI, Drew Williams.

Le transport du poisson vers Hay River demeure problématique : Yellowknife est à environ six heures de route. Le ministère le subventionne en offrant de 10 à 20 ¢ par livre. Selon Tom Colosimo, l’industrie demeure plus importante dans le sud du lac où certains pêcheurs de Hay River capturent, durant l’été, des « volumes individuels plus élevés que l’ensemble de tous les pêcheurs de Yellowknife ».

Brian Abbott, quant à lui, reste sceptique quant à la viabilité même de la future usine : cout faramineux, main-d’œuvre limitée, etc. Le gouvernement, lui, semble avoir confiance en son plan. Tant que les pêcheurs qui vendent localement ne sont pas forcés d’y écouler leurs poissons et ne perdent pas leur marché, il ne devrait pas y avoir de tempête à l’horizon.


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