Roman feuilleton : La dévoration_8

(Photo: Xavier Lord-Giroux)

(Photo: Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Pendant que Pierre apprivoise sa nouvelle vie à Yellowknife, de l’autre côté du Grand lac des Esclaves, Thomas, le jeune Français écologiste, éprouve des difficultés inattendues durant sa grande aventure en kayak.

L’ile Leroux


La nature est contre moi aujourd’hui. Beaucoup de vent, beaucoup de vagues. Même si j’ai équipé le kayak pour qu’il soit imperméable, l’eau parvient tout de même à s’infiltrer. Elle est froide. Le vent aussi est frais et une couche de nuage flotte au-dessus du Grand lac des Esclaves, me privant de la chaleur du soleil. En quittant Fort Resolution, pour gagner du temps, j’ai décidé de ne pas suivre le rivage vers le sud-ouest qui longe une baie qui remonte à la hauteur de Pine Point, à mi-chemin vers Hay River. J’ai plutôt opté pour un raccourci qui suit un pointillé de petites iles qui relient Fort Résolution à Pine Point en ligne droite. Ce trajet est peut-être deux fois moins long, mais il demande deux fois plus d’efforts.


Hier, j’ai campé sur, l’ile Loutit, rocher de 500 mètres carrés peuplé d’arbres ; la première des iles de l’archipel. Je l’ai quittée tôt ce matin, alors que les eaux étaient calmes. Puis, le vent s’est levé, la houle s’est rapidement changée en lames à crêtes blanches que je combats depuis plus d’une heure. J’aperçois maintenant l’ile Leroux, la deuxième de mes escales. Un nom bien français, nommé d’après le négociant en fourrure Laurent Leroux qui fonda le premier poste de traite de la région. Ce sont les habitants de Fort Resolution qui me l’ont appris. Une ile française au milieu de nulle part, elle ne peut qu’être invitante. Je m’accroche à cette idée fermement. Il n’y a qu’elle dans mon champ de vision. Aucune autre berge, aucune autre terre n’est visible. Même l’ile Loutit a disparu quelque part derrière moi.


Les vagues sont trompeuses. Elles ont la force de celles qu’on trouve en mer, mais sont incohérentes dans les directions qu’elles suivent. C’est un lac, l’un des plus grands et des plus profonds au monde et il n’y a pas de courant. Le vent est le seul maitre et joue avec les vagues en soufflant comme il veut. Je pagaie comme je peux, mais, sensible à la dérive, le kayak est constamment attiré vers le nord, vers le centre du lac. Tout semble attiré dans cette direction, comme dans le tourbillon qui apparait dans le bain lorsqu’on enlève le bouchon qui garde l’eau. Je prendrais bien un bon bain chaud, mais je dois continuer ma lutte contre les forces de la nature qui pèsent contre moi dans l’immédiat.


Le sifflement du vent qui secoue les parois de ma capuche imperméable sur mes oreilles est insoutenable. Les gouttes qui glissent de ma pagaie lorsqu’elle s’élève du côté gauche sont projetées directement dans mes yeux. Je n’arrive plus à contrôler mes dents qui s’entrechoquent à un point tel que je crains qu’elles ne se cassent.


Une vague plus grande que les autres me frappe de plein fouet et fait tanguer mon embarcation. Cette fois j’en suis sûr, je vais chavirer. Je me prépare à devoir sortir en vitesse, mais le kayak prend le coup et retrouve son équilibre. L’adrénaline me ressaisit et je pagaie de plus belle. L’ile Leroux est toute près. Je peux maintenant voir des détails sur les branches des arbres qui y poussent. Un petit effort, un tout petit effort, ça y est, c’est presque fini.


Lorsque le nez du kayak gratte le sable de l’ile, mon corps lâche complètement. Le sentiment de peur que j’ai si longtemps repoussé me saisit les tripes d’un coup et me fait dégueuler ce qu’il y restait. En crachant dans l’eau le fruit de mes douleurs, je ne peux m’empêcher de songer que le lac, en fin de compte, gardera tout de même une partie de moi en lui. Je prends même un certain plaisir à savoir que ce liquide qui faisait partie de moi et qui part maintenant à la dérive contribuera, sous d’autres formes j’espère, au cycle de la vie.


Trêve de rêveries, mes mains tremblantes de fatigue détachent lentement les sangles de la jupette imperméable et je sors presque en rampant du kayak. À peine ai-je fait quelque pas que je m’écroule sur le sable, dos au sol. Après la peur, c’est toute la douleur de mes membres qui me saisit en entier. Seuls mes doigts, comme incapables de tolérer l’inaction, jouent frénétiquement avec les fermetures éclairs de mes vêtements sans but. Je respire et j’expire au rythme des vagues. J’ouvre et je ferme mes fermetures éclair. Elles sont droites et constantes. On sait quand elles commencent et quand elles finissent. Je me réjouis d’avoir cette forme de contrôle, la seule à ma portée en ce moment.


Alors que je zip et dé-zip à répétition, je songe à ma famille, à mes amis, à la France, à tout ce que j’ai laissé derrière pour entreprendre mon périple dans le Grand Nord canadien. J’ai tellement idéalisé ce voyage, j’y ai mis tellement de temps de préparation. Je savais qu’il y avait des risques, mais je me croyais plus fort qu’eux. Eh oui, « croyais », je me rends compte que je n’y crois plus. Je lâche mes fermetures éclair. S’en est fini. J’oublie la descente du Mackenzie jusqu’à l’océan Arctique, c’est de la folie ; mon corps ne tiendra pas le coup. Avec les encouragements de mes followers, j’ai été trop ambitieux. Je voulais leur montrer qu’on peut voyager tout en respectant la nature. J’en arrive à penser que je dois aussi respecter mon corps. Quand je retrouverai mes forces, je ferai un appel pour que les secours viennent me chercher.

J’ai besoin de repos.


Des larmes chaudes glissent sur mes tempes et se fondent à mes cheveux mouillés. Je remarque à peine l’éclaircie qui perce à travers les nuages. J’entrevois, entre mes cils trempés, ce qui est forcément un oiseau et qui plane au-dessus de moi. Son plumage est blanc, mais il est trop grand pour être un goéland. Les extrémités de ses ailes sont noires alors il doit s’agir d’un pélican. En essuyant mes larmes, j’ai un doute. L’oiseau, maintenant dos à moi, descend dans le boisé au centre de l’ile. Et si c’était… ? Non, surement pas. Et pourtant… Je dois en avoir le cœur net.


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