Roman-feuilleton : La dévoration_34

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Après l’incendie du High Rise, Pierre et Carl s’inscrivent à des cours de tlicho. Alors que Carl est à l’extérieur de la ville, Pierre se rend souper chez sa collègue Alice qui habite le même complexe immobilier que lui. À ce souper, il fait la connaissance d’Adrien, un Français qui planifie un voyage en canot sur la rivière Nahanni où il compte enregistrer des sons de la nature pour les employer dans des compositions néoclassiques. Alice l’accompagnera dans ce périple.

 La ligature des trompes

« Bonne soirée ! »

Je fais la bise à Alice, je fais la bise à Adrien. Le doggy bag qu’ils m’ont donné gêne un peu mes mouvements. Ils ferment la porte derrière moi et je descends les escaliers jusqu’au stationnement endormi. Quelle heure est-il ? 22 h ? 23 h ? Minuit ? Le ciel est d’un bleu foncé qui rappelle les profondeurs de l’océan. Au loin, le cri d’un goéland retentit au-dessus du lac gelé.

Durant l’hiver, je sentais toujours le besoin de me rendre d’un endroit à un autre le plus rapidement possible. Sans prendre le temps de m’arrêter. En ce moment, pour la première fois depuis longtemps, je sens que je pourrais rester là, à profiter de la douceur de l’air et du chant nocturne des oiseaux. Quel beau métier il a, Adrien, de chercher à capter les sons de la nature dans son enregistreur. Au fond, je crois que j’aimerais avoir un emploi similaire, mais plutôt que le son, je préfèrerais collectionner les sensations comme celle-ci ; où le temps s’arrête et on est envouté par la caresse de l’instant.

Un bruit de ferraille m’extirpe de ma rêverie. Mon voisin tatoué, avec qui je m’étais chamaillé près des gros bacs à ordures du Domaine de Dieux, a lancé quelque chose dans son pickup à l’autre bout du stationnement. Ouain. J’ai moyennement envie de rentrer chez moi et de le croiser. Si je peux me l’éviter, tant mieux. Je tiens un reste du délicieux poisson que nous avons mangé, chez Alice. Pourquoi pas le partager avec Nora, la vieille denée qui vit dans la forêt en bas ?

Je traverse ce qu’il reste du stationnement du complexe d’habitation vers l’escalier de bois qui descend vers la vieille ville et où on peut avoir accès aux sentiers qui traversent le plateau boisé de la colline. Les lueurs des lampadaires et de la ville disparaissent derrière les arbres alors que je descends les marches, mais quelques teintes orangées du soleil éclairent juste assez le sentier spongieux gorgé des neiges récemment fondues. Une voix nerveuse et claire sort des ténèbres : « Who’s there? »

« Hi Nora! »

Au sol et sur les branches basses des arbres avoisinants, cinq ou six corbeaux nous observent en silence. 

« I brought you something to eat. »

En guise de réponse, elle me lance un « Oh, it’s you ». Elle se souvient de moi et des provisions que je lui laisse régulièrement devant ma porte.

« I brought you fish. It’s inconnu. »

Elle note la prononciation francophone du nom du poisson et me demande si je suis Français. Je lui indique que je suis Acadien. Elle ne connait pas. Je précise que je suis Néobrunswickois. Elle ne connait pas non plus. Je lui dis simplement que pour elle je serai un Mòla got’i?i?`. Elle rit, pour la première fois devant moi, et accepte le plat de poisson que je lui tends.

D’un geste franc, elle garroche la moitié de la chair devant elle. Les corbeaux picorent et se gavent avec agitation pendant qu’elle déguste tranquillement ce qu’elle s’est gardé. Elle me demande mon nom.

« Pierre. Pierre Gautreau. And you? »

« Nora. »

« I know, but what is your last name? »

« Cho-co-lat », répond-elle en articulant chaque syllabe à la française comme si c’était le mot le plus étrange au monde. Pour moi, ça l’est. Je comprends quelque chose de bouleversant. Chocolat est le nom de famille que portait la mère de Carl. Ce n’est pourtant pas un nom très commun. Et, je me souviens que la tante de Carl, Victoria, lui avait demandé s’il était « Nora’s son » lorsque nous lui avions rendu visite à Hay River. Nora Chocolat… Un plus un… C’est la mère de Carl ! Celle qui est partie après sa naissance. « Elle s’est adaptée toute sa vie, mais la chose la plus étrange qu’elle a rencontrée était un jeune enfant qui dépendait d’elle. Donc elle est partie », m’avait raconté Carl, un soir chez moi.

Je cherche un moyen d’en savoir plus sur elle sans qu’elle ne se doute que je connais Carl, ou que je le fréquente amoureusement.

« Have you lived in the North all your life? »

Elle me dit qu’elle a aussi vécu en Saskatchewan.

« What made you leave? »

Nora se pourlèche pour savourer au maximum le poisson qu’elle vient de terminer. Ses pommettes lourdes jettent un ombrage sévère sur sa bouche. Les corbeaux, rassasiés, la regardent avec attention, attendant comme moi sa réponse. Elle nous dit qu’on lui a fait quelque chose là-bas et qu’elle a compris que sa place était ailleurs.

« What happened? »

« The doctors and nurses, they tied my tubes when I was in the hospital in Saskatoon. I had just given birth and they made me sign a form right away. Next thing I knew, I couldn’t have any more babies. »

C’est terrible, et c’est ce que je lui dis. Elle poursuit, avec une approche très factuelle, en expliquant qu’elle a quitté son mari — et la Saskatchewan — par honte de ne pas pouvoir lui offrir d’autres enfants. Elle est revenue dans le Nord, d’où elle est originaire, afin de trouver refuge et de ne plus avoir affaire à l’hôpital.

La fenêtre de la confidence s’est alors refermée d’elle-même. Nora me salue d’un hochement de tête et se retire dans la forêt, les corbeaux à sa suite, pour vaquer à ses occupations. Après un moment, je fais de même, dans la direction opposée, vers les escaliers de bois qui mènent au stationnement du Domaine des Dieux. Les pièces du casse-tête — que je ne savais pas que j’avais devant moi — se sont mises en place d’un coup. Je me demande si c’est à moi de les partager avec Carl lorsqu’il rentrera.


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