S'abonner à Médias Ténois

Un voyage sur le Toit du Monde

Stéphane Cloutier à la rivière Iqaluit Kuunga, en 2019. (Crédit photo : Sylvia Grinnell)

Stéphane Cloutier à la rivière Iqaluit Kuunga, en 2019. (Crédit photo : Sylvia Grinnell)

Stéphane Cloutier a reçu il y a quelques jours le prix Uivitt de l’Association des francophones du Nunavut, en remerciement de son implication dans la communauté nunavoise, à l’association d’abord, puis au gouvernement. Pour Médias ténois, il est revenu sur presque trois décennies d’amour du Nord.

L’histoire entre Stéphane Cloutier et le Nunavut commence en 1994 par un voyage d’études, à une époque où le jeune territoire faisait encore partie des Territoires du Nord-Ouest. Alors étudiant en anthropologie à l’Université Laval, le jeune Stéphane se trouve un don pour l’inuktitut, une langue parlée par une partie des Inuits du Canada. Son enseignant, Louis-Jacques Dorais, le repère et l’envoie alors à Iqaluit pour y étudier les usages linguistiques.

« On travaillait sur les pratiques linguistiques dans la région de Baffin, raconte-t-il. On essayait d’évaluer, de comprendre la dynamique des choix linguistiques, le contexte dans lequel les Inuits utilisaient leur langue : au magasin, dans les milieux de travail, à la maison, etc. »

Alors que se déroule dans le même temps la neuvième édition du Congrès d’Études Inuit, le jeune anthropologue se retrouve plongé à la fois dans le grand bain académique, mais aussi dans une culture et un environnement surprenant. C’est dans un contexte particulièrement international que le jeune étudiant va découvrir la présence, si loin au nord, d’une réelle communauté francophone. Un jour, seul dans les dortoirs de l’institut de recherche où il est logé, il allume la radio, et est surpris de « tomber sur une chaine qui parle français, et qui n’est pas Radio-Canada » !

« C’était l’émission inaugurale de la radio francophone d’Iqaluit, se souvient-il, dont les pionniers produisaient la première émission et lançaient officiellement la programmation. » Le jeune anthropologue ne le savait pas encore, mais il était déjà piégé. Il se présente alors à la station de la radio communautaire CFRT, nouvellement créée, et se retrouve à y travailler « à temps partiel pour répondre au téléphone et aller chercher le courrier ».

 

Retour rapide au Sud

Stéphane Cloutier retourne ensuite à Québec, pour y finir ses études. Mais l’appel du Nord est trop fort. Au printemps suivant, il repart, avec le prétexte d’aller mener des recherches de maitrise sur l’identité des francophones d’Iqaluit, des recherches qu’il poursuivra toute sa carrière, sans jamais finir sa maitrise.

Il ajoute, d’un air amusé, avoir probablement « intégré la liste noire du département d’anthropologie de l’Université Laval, comme faisant partie des étudiants qui partent sur le terrain et ne reviennent jamais. »

Il rencontre sur place sa future compagne, Inuite d’origine, et commence à travailler en tant que chargé de développement pour l’Association des francophones d’Iqaluit. À ce poste, raconte-t-il, il organise « des pièces de marionnettes, de la radio communautaire, des foires du livre… tout en essayant de promouvoir la francophonie et la communauté inuite ». Une démarche de jonction, de « pont entre les cultures » qu’il estime avoir gardé toute sa carrière, et dont le point de départ pourrait dater de son premier contact avec le Nord.

Lors du Congrès d’Études Inuit, le jeune anthropologue est choqué « de ces centaines de chercheurs qui viennent de partout dans le monde et repartent sans vraiment rien apporter. »

« Il y avait un malaise chez les gens à qui je parlais, évoque-t-il aujourd’hui. En fin de compte, les gens avaient l’impression d’être des objets de recherche. J’ai donc voulu rester pour continuer à faire de la recherche, mais en écoutant les besoins de la communauté. »

Encore plus au Nord

Pour mieux comprendre la culture inuite et s’intégrer à la communauté, Stéphane Cloutier et sa compagne décident de partir encore plus au nord, à Igloolik. Ils y resteront pendant deux ans, pendant lesquels l’ancien acteur de la radio communautaire « développe une sensibilité aux besoins et enjeux locaux » et commence à écrire, notamment grâce à l’arrivée d’Internet.

Il publie dans L’Aquilon, puis pour un magazine intitulé Le Toit du Monde.

« On reprenait vraiment des textes en français qui portaient sur les réalités politiques, économiques, environnementales, et autres, explique-t-il. C’est également là que nous avons commencé à monter un site Web en bonne et due forme [Nordicité], en travaillant avec l’association francophone, qui se préparait tranquillement à la division des TNO », et allait donc devenir l’Association des francophones du Nunavut.

Le 1er avril 1999, la carte du Canada est redessinée, et les Territoires du Nord-Ouest amputés de leur moitié orientale. Le territoire du Nunavut est officiellement né, après six années de préparation et de planification.

Durant cette période, Stéphane Cloutier participera également à la création, « grâce à l’ambassade de France au Canada, d’un musée virtuel d’art inuit », dont l’inauguration en inuktitut par le premier ministre du Nunavut, Paul Okalik, sera marquée par la visite officielle du premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, accompagné du président français, Jacques Chirac, premier chef d’État étranger à visiter le territoire du Nunavut.

 

Parenthèse capitale

Entre 2002 et 2004, la famille Cloutier s’installe dans la capitale nationale. Mais l’appel du Nord est trop fort, et fort des expériences acquises, le chargé de développement communautaire obtient un poste de gestionnaire des services en français au Gouvernement du Nunavut, qu’il ne quittera ensuite qu’en mars 2022, après près de 20 ans de service public.

« Quelques années plus tard, évoque-t-il, je suis devenu directeur aux langues officielles et j’ai pu agir sur tous les aspects, que ce soit législatif, de consultation, de développement des politiques ou de programmes. »

D’acteur de la vie de l’Association des francophones du Nunavut, il en est devenu un spectateur actif. Car la vie de l’association n’a pas toujours été simple. « Il y a eu une période de dette importante, se souvient l’ancien animateur radio. Ils ont dû se serrer la ceinture, et on a essayé, au gouvernement, de les épauler soit à travers de nos programmes, soit par des publicités ou le journal. »

Aujourd’hui retraité du gouvernement, Stéphane Cloutier se remémore avec précision leurs parcours, à lui et à l’association : « Il y a eu beaucoup de chemin parcouru. » En tant que directeur des langues officielles, il a notamment participé à de nombreuses consultations, notamment pour la refonte de la Loi sur les langues officielles au Nunavut, qui a culminé avec la reconnaissance du statut égal au français à l’anglais.

« C’est à travers les époques très dures comme celles que l’association a traversées qu’on apprend à être créatif. L’AFN et ses équipes ont montré une grande résilience et une grosse capacité de survie. »

« Je leur lève mon chapeau », conclut l’ancien anthropologue, animateur radio, chargé de développement communautaire, journaliste et directeur aux langues officielles.


Ajouter un commentaire
Vous désirez laisser un commentaire en tant que : Anonyme
Mon compte

Politique des commentaires

L'Aquilon désire encourager des débats intelligents et respectueux entre les utilisateurs de son site Web. Nous voulons créer une plateforme où divers points de vue et opinions peuvent être exprimés sur une vaste variété de sujets.

Cependant, nous avons décidé d'établir un mécanisme de modération complète. Ainsi, tout commentaire est lu et évalué par un modérateur avant d'être mis en ligne sur le site. La modération est effectuée par les membres du personnel de L'Aquilon, selon un horaire variable. Un délai plus ou moins long peut survenir entre l'envoi d'un commentaire et son autorisation.

D'emblée, tous les articles produits par les membres du personnel et par nos pigistes permettront aux lecteurs d'émettre un ou des commentaires. Cependant, il est possible que l'option de commentaire soit désactivée en raison d'un manque de disponibilité pour effectuer la modération ou lorsqu'un article perd de son actualité.

Voici les paramètres qui guideront les modérateurs : - Éviter tout propos discriminatoire, en suivant les principes de la Charte canadienne des droits de la personne. - Éviter tout propos qui constituerait du libelle ou pourrait être perçu comme étant diffamatoire.

- Éviter le langage abusif, les injures ou les insultes

En acceptant les termes de cette politique des commentaires, vous reconnaissez que le journal ne peut être tenu responsable pour la publication de vos commentaires.

Seuls les usagers inscrits et acceptant la politique des commentaires peuvent émettre un commentaire.