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Théâtre : un rôle fermement communautaire

Les comédiennes répètent depuis le mois de novembre. (Crédit photo : Anna Lacroix)

Les comédiennes répètent depuis le mois de novembre. (Crédit photo : Anna Lacroix)

À Yellowknife, le théâtre en français, ça va, ça vient. Les productions sont occasionnelles depuis celles d’une troupe communautaire dans les années 1990. Aujourd’hui, l’AFCY souhaite pérenniser les productions franco-ténoises.

« Une rare production théâtrale en français sera bientôt présentée à Yellowknife : Les monologues du vagin. » C’est ainsi que débutait un article paru dans L’Aquilon, en février 2021. Et voilà que les comédiens amateurs d’une nouvelle production franco-ténoise, Les Voisins de Claude Meunier et Louis Saia, fouleront les planches du Northern Arts and Cultural Centre (NACC) les 30 et 31 mars.

L’Association franco-culturelle de Yellowknife (AFCY) a présenté Les monologues du vagin d’Eve Ensler à la suite de l’initiative d’une artiste, Andréanne Simard, qui rêvait de la produire et qui a depuis quitté Yellowknife.

« À cause de la pandémie, c’était dur de faire venir des gens de l’extérieur, raconte Maxime Joly, directeur général de l’AFCY. Quand Andréanne m’a approché, j’ai automatiquement accepté ». Il s’est ensuite mis à la recherche de financement. La pièce a fait salle comble, avec une capacité de 50 spectateurs à cause de la covid. Le directeur a constaté un engouement et, lors d’un cocktail à la fin du projet, a lancé l’idée de remettre ça en 2022.

L’idée a germé. Laurence Bonin, interprète de l’un des monologues, a elle aussi senti cet engouement, dit-elle. Et elle avait envie de continuer. Ils ont discuté. Maxime Joly a préparé d’autres demandes de subventions. Le projet a pris forme.

« Ce genre de projet là, ça demande beaucoup d’énergie et d’efforts, du leadeurship et des champions prêts à se dévouer », dit Maxime Joly.

Laurence Bonin est l’une de ces perles rares. Elle a envoyé un appel d’intérêt dans la communauté en septembre. Une vingtaine de personnes ont répondu. Un nombre qui l’a « impressionnée », dit-elle, et qui a laissé Maxime « stupéfait », dit-il. Après quelques rencontres et sondages, une pièce comique a été choisie et les rôles ont été distribués.

Le groupe pratique une fois par semaine depuis novembre, et deux fois par semaine depuis février.

 

Une nouvelle troupe ?

Si Maxime Joly demeure conscient qu’un tel projet repose sur la volonté de la communauté et des heures de bénévolat, il travaille fort pour obtenir plus de la part des bailleurs de fonds. Le projet actuel, dit-il, accapare une trop grande part de son budget de programmation.

« Mon but est de pérenniser le financement afin qu’on ait une pièce de théâtre chaque année, dit le directeur général. Je vois énormément de potentiel et de possibilités. On a la motivation et le talent, on veut juste le mettre en valeur. On est peut-être à l’aube d’une nouvelle troupe. »

L’idée n’est pas de mettre sur pied « une troupe de théâtre avec une entité incorporée, un conseil administration et des états financiers », dit le Maxime Joly, mais plutôt un « comité sous l’AFCY avec notre permanence qui est là pour les aider ».

Laurence Bonin ne s’en cache pas : monter une troupe l’intéresse, moindrement que la communauté se laisse prendre au jeu. Petite ombre au tableau ? Son conjoint est militaire et elle sera à Yellowknife pour un maximum de quatre ans. Déjà deux ans se sont écoulés. N’empêche qu’elle est prête à investir le temps requis, dit celle qui travaille comme chargée de projet en environnement. Elle calcule avoir déjà passé plus de 300 heures sur Les Voisins.

 

« Un rayon de soleil »

L’un des avantages du théâtre amateur, rappelle Maxime, est son accessibilité. « C’est l’une des rares activités qui permettent l’implication communautaire et aux gens qui n’ont jamais touché à ça de participer. C’est une belle aventure humaine, ça marque la mémoire collective et ça peut inspirer d’autres personnes. » Soutenir un tel projet s’inscrit dans le mandat de l’association, ambassadrice de la culture francophone à Yellowknife.

Selon la professeure associée à l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM, Carole Marceau, le théâtre, qu’il soit amateur ou communautaire, « est un rayon de soleil dans une communauté ». D’autant plus si celle-ci est en minorité linguistique.

La professeure distingue le théâtre amateur par son volet plus divertissant, qui offre des pièces de toute sorte aux spectateurs, de celui communautaire, plus axé sur une prise de parole. « Le théâtre communautaire permet aux gens de se reconnaitre, de susciter le dialogue, d’aborder certains sujets, de rire aussi. Ça permet à une communauté d’exister par l’art collectif. »

Carole Marceau est aussi d’avis que le bénévolat demeure le nerf de la guerre. « Tout se fait à l’huile de bras », dit-elle, se désolant que des projets évoluent ainsi en dents de scie ou finissent quand des gens partent. « Ce n’est pas tout le monde qui a la passion ou le temps et c’est pour ça que ça devrait être davantage subventionné, dit-elle. L’art fait du bien. »

 

Un chemin déjà emprunté

L’Association franco-culturelle de Yellowknife a fourni tout le financement, grâce aux fonds publics et subventions qu’elle récolte, pour la pièce Les Voisins ou Les monologues du vagin. L’association était aussi derrière la troupe de théâtre communautaire nommée Les pas frette aux yeux, qui a fait ses débuts dans les années 1990 et a duré une quinzaine d’années.

C’est Roxanne Valade, résidente de Yellowknife depuis 1989, qui a tenu le gouvernail de cette troupe de bénévoles. Elle faisait du théâtre communautaire en Ontario avant d’emménager aux Territoires du Nord-Ouest et ça lui a vite manqué, se souvient-elle. « Je me suis informée et j’ai commencé une troupe grâce au soutien de l’AFCY. On a fait une vingtaine de pièces en quelque 15 ans », dit-elle.

Leur première pièce, Dire que ma Floride m’attend de Gaby Farmer-Denis, a été présentée au NACC en 1991. Leur interprétation du Malade imaginaire de Molière, en 1996, a été récompensée par trois prix lors du gala artistique Aurora à Yellowknife, selon les archives de L’Aquilon. Ils ont aussi fait des tournées. « On est allé à Fort Smith, à Hay River et à Whitehorse au Yukon avec différents shows, raconte Roxanne Valade. C’était une tout autre organisation. Une chance que la permanence de l’AFCY était là pour nous aider ! »

Et puis ce qui devait arriver arriva. Avec les années, Roxanne Valade a fini par se retrouver seule. « Tout le monde était parti, dit-elle, le noyau d’intéressés s’était désintégré. Je me suis rendue à l’évidence. »

Dans une édition de novembre 2013 de L’Aquilon, l’éditorialiste Alain Bessette écrivait à propos de cette bénévole : « Certains sont venus puis sont repartis, mais tout au long des années d’expression théâtrale francophone à Yellowknife, il y avait une constance : la directrice, metteuse en scène et actrice, Roxanne Valade. »

Roxanne Valade, qui est aujourd’hui psychologue au privé, est d’avis que sa troupe exprimait la vitalité de la communauté francophone. « Par les arts de la scène, on pouvait passer des messages, ce n’était pas juste du divertissement. C’était aussi important pour moi qui travaillais en anglais de continuer ma vie en français, de vivre ma culture en français. On avait un but commun, un objectif culturel et, en plus, on avait full de fun ! »

Parmi les premières pièces présentées des Pas frette aux yeux ? Celle des Voisins, en 1995. Tant Roxanne Valade que Laurence Bonin se sont réjouies de cette coïncidence.

La pièce Les Voisins de Claude Meunier et Louis Saia sera présentée les 30 et 31 mars au NACC.
(Crédit photo : Anna Lacroix)

 

Les Voisins, version féminine

Laurence Bonin avance que jamais elle n’aurait démarré un tel projet à Montréal. « On dirait que les opportunités sont plus accessibles à Yellowknife. La communauté francophone est très engagée et les gens veulent des projets. »

Si son appel d’intérêt a suscité plusieurs réponses, seulement des femmes francophones ont continué dans l’aventure, incluant la metteuse en scène Annie Larochelle, totalement dévouée à la réussite du projet. Sur les huit rôles, quatre femmes doivent interpréter celui d’un homme.

« C’est tout un défi », dit Laurence Bonin, qui joue le personnage de Georges dans cette pièce des années 1980. « C’est terrible ce que je dis à ma femme sur scène, je grince des dents », dit celle qui espère créer un malaise dans la salle avec son jeu stéréotypé.

Parmi les comédiennes, il y a une nouvelle résidente, Sheryl Boily. Elle est arrivée à Yellowknife en aout 2021, avec son conjoint militaire et leur fils de 12 ans. En octobre, elle a appris qu’une pièce de théâtre se préparait. « C’était une occasion de développer mon réseau social, dit-elle. Yellowknife se prête aux activités qui rassemblent les francophones où on retrouve un sentiment de communauté. » Elle interprète Bernard, un personnage qu’elle dit « plus amoureux de sa haie que de sa femme ».

« C’est intéressant, c’est drôle, et gratifiant, continue-t-elle. C’est stressant aussi ! Mais c’est un bon stress qui nous propulse vers l’avant et nous sort de notre zone de confort ». Elle a seulement joué au théâtre au Cégep, en 1999.

Julie Plourde, de retour à Yellowknife depuis cinq ans après y avoir vécu deux ans, il y a 20 ans, s’est aussi jointe à l’équipe. Cette mère de trois enfants avait envie de prendre du temps pour elle et de faire un projet en français. Heureux hasard : elle a interprété un personnage des Voisins en secondaire 5. « C’est le fun de voir la pièce d’un autre œil, on ne savait pas ce que c’était, être parent, à l’époque », dit la mère qui, dans cette pièce, joue le rôle de Janine qui a des rapports tumultueux avec sa fille Suzie, une adolescente révoltée.

« C’est vraiment du plaisir, ajoute-t-elle. On collabore et on arrive à un produit fini. Ça crée des liens. Je trouve ça dynamisant, de voir qu’il y a une offre de théâtre en français. Je pense à mes enfants qui vont venir la voir, ça va peut-être susciter de l’intérêt chez les plus jeunes. J’espère que ça va continuer. »

Si Laurence Bonin affirme être déjà prête à relever ses manches l’an prochain, Sheryl Boily et Julie Plourde considèrent aussi cette option. Et Roxanne Valade ? « J’adorerais ça, m’impliquer à nouveau, selon mes temps libres. La retraite approche ! », lance-t-elle.


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