Suzanne Houde : se battre jusqu’à la fin

Suzanne Houde est une grande militante pour le fait français aux TNO. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Suzanne Houde est une grande militante pour le fait français aux TNO. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Être francophone unilingue à Yellowknife n’est pas facile. La résidente Suzanne Houde a subi le manque de services en français pendant 25 ans et l’a dénoncé. Retour sur son legs, alors qu’elle déménage.

« Ne me fais pas pleurer », dit Suzanne Houde, assise sur un banc du parc Somba K’e, dans le centre-ville de Yellowknife, alors qu’une vague d’émotions l’envahit. Après quelque 25 ans à vivre dans la capitale ténoise, cette résidente francophone unilingue de 61 ans, qui a mené des batailles sans relâche pour être servie en français, s’apprête à quitter les Territoires du Nord-Ouest. Les Franco-Ténois doivent à son entêtement plusieurs changements, même s’il y a encore place à beaucoup d’améliorations et que, selon la principale intéressée, presque rien n’a changé.

« J’aime beaucoup Yellowknife », poursuit celle qui déménage en novembre avec son mari, bientôt retraité, à Grande Prairie, en Alberta. « On est proche de tout, ici. On aime aller se promener dans la nature, la température est belle l’été », énumère-t-elle. Elle laissera derrière elle de bons amis et une maison qu’elle apprécie. « Ça va être difficile de quitter les TNO, même avec tous mes déboires en santé. »

Car son passage à Yellowknife n’a pas été de tout repos. Mme Houde s’est souvent rendue à l’hôpital Stanton ou dans des cliniques : graves migraines, ennuis avec ses genoux, diabète, hypertension, etc. Il est rarissime qu’elle n’ait pas de problèmes à communiquer avec le personnel sur place ou au téléphone et qu’elle reçoive ses documents médicaux en français, dit-elle.

« J’ai même failli y laisser ma peau », lâche celle qui craint désormais de se faire soigner aux TNO et qui se sent méprisée. Elle dit préférer endurer la douleur que de vivre l’anxiété et la frustration de ne pas être comprise en se rendant à l’hôpital.

 

Des années de lutte

Au début des années 2000, Suzanne Houde a participé au procès qui a opposé la Fédération franco-ténoise (FFT), les Éditions franco-ténoises qui publient L’Aquilon et quatre autres citoyens aux gouvernements des TNO et du Canada à cause du manque de services en français. Les juges de la Cour suprême et de la Cour d’appel des Territoires du Nord-Ouest ont donné raison aux plaignants en 2006 et en 2008. La mise en œuvre de ce jugement est, entre autres, à l’origine de la création du Secrétariat aux affaires francophones.

Au fil des années, la résidente d’origine québécoise a fait part de ses difficultés auprès de toutes les instances du système de santé territorial, au Secrétariat aux affaires francophones, au Bureau du commissaire aux langues des TNO et en personne auprès de ministres de la Santé. Elle a récemment participé à une série de rencontres, organisées à la suite de ses plaintes auprès du Bureau du commissaire, avec des représentants du ministère de la Santé et des Services sociaux et de l’Administration des services de santé et des services sociaux des TNO pour partager ses doléances.

« Le procès a été une belle bataille qui a permis d’obtenir plus de services en français et d’autres démarches de Mme Houde ont fait bouger des choses », dit Linda Bussey, directrice générale de la Fédération franco-ténoise depuis 2019. « Suzanne est très résiliente et très persévérante, continue-t-elle. Elle n’a jamais abandonné et ça a permis de ne pas classer le dossier et de continuer à mettre de l’avant ces défis auprès du gouvernement. »

Dans les années récentes, c’est l’ancien employé de la FFT, Xavier Lord-Giroux qui l’a aidée le plus, confie Mme Houde.

 

« Brasser la cage »

« Mon premier souvenir d’elle, dit Xavier Lord-Giroux, qui vit désormais au Nouveau-Brunswick, c’est d’une personne qui entrait dans les bureaux de la FFT pour brasser la cage. » Il l’a rencontrée fin 2018, peu après avoir débuté son emploi d’agent aux communications. « Elle se plaignait du manque de service en français et disait que nous, à la FFT, on ne faisait rien pour l’aider. Je me suis assis avec elle pour l’écouter. »

Xavier Lord-Giroux l’a outillée et aiguillée pour déposer des plaintes, comme celles au Commissariat aux langues des Territoires du Nord-Ouest, en 2019. « Je la soutenais, je l’ai aidée avec le vocabulaire et je l’accompagnais même jusqu’au bureau pour lui montrer où c’était et qu’elle n’était pas seule là-dedans », détaille-t-il.

« Suzanne laisse un immense legs », continue le Néobrunswickois d’origine, lui-même francophone en milieu minoritaire et très sensible à sa cause. « Elle a une réputation de quelqu’un qui va à l’encontre des règles établies et elle ne se laisse pas faire. C’est tout à son honneur. Elle représente les problèmes ordinaires des francophones aux TNO et ce qui se passe sur le terrain. »

Car ce n’est pas parce qu’il y a de l’offre active – un moyen d’accueil pour informer le public que le service est offert en français – que du personnel sur place peut répondre en français, par exemple, ni parce qu’il y a un poste d’interprète à l’hôpital que la personne qui l’occupe est disponible au moment d’une visite.

 

Des plaintes qui portent (lentement) fruit

Si Suzanne tire une certaine fierté de ses batailles qui l’ont « épuisée », elle se dit « triste pour les prochaines personnes ». Il y a encore « beaucoup de problèmes » à recevoir du service en français, dit celle qui s’emporte dès qu’elle parle de ce sujet qui lui cause bien des soucis.

Bien qu’elle se dise « pas du tout activiste », elle a utilisé la voix des médias à plus d’une reprise pour porter sa cause et a signé une lettre ouverte dans L’Aquilon en décembre 2019 pour faire part de ses mésaventures. « En 25 ans, rien n’a changé, dit-elle, il y a juste des stickers (affiches pour l’offre active), mais je continue à me battre. »

Les plaintes déposées par Mme Houde auprès du Bureau du commissaire aux langues des TNO ont forcé, en mars dernier, l’Administration des services de santé et des services sociaux des TNO à entreprendre une série d’examens et d’actions pour améliorer ses services en français à la suite des recommandations de la commissaire. En avril, Médias ténois avait rapporté des problèmes liés à l’offre active et des lacunes quant aux services de santé en français offerts à d’autres citoyens.

« Il y a des services, dit Linda Bussey, directrice générale de la Fédération franco-ténoise, mais ce n’est pas des services immédiats et ce n’est pas constant ». Son organisme milite, entre autres, pour qu’il y ait plus de postes bilingues au gouvernement. Le mandat de la FFT est « très politique », affirme-t-elle, et vise à « s’assurer que les services sont offerts et de continuer à travailler avec le gouvernement ».

La directrice générale de la FFT déplore par ailleurs que si peu de francophones se plaignent. « Ce n’est pas juste Suzanne qui a des problèmes », rappelle-t-elle, tout en reconnaissant que son organisme n’a pas de processus d’accueil en place pour soutenir les individus qui frappent à sa porte dans un tel contexte. « Les gens ne se sentent pas confortables de porter plainte, ce n’est pas facile. Très peu le font. Peut-être qu’on aurait besoin d’offrir un service supplémentaire pour les accompagner », suggère-t-elle.

Suzanne Houde estime d’ailleurs que la FFT l’a très peu aidée depuis la fin du contrat de Xavier Lord-Giroux, en avril 2020, qui a dû se retirer du dossier peu avant. « Xavier a fait un excellent travail pour la soutenir avec ses plaintes au Commissariat aux langues des TNO », estime Linda Bussey. « Après, il faut attendre que le processus se déroule », poursuit-elle, en soulignant qu’il n’y a pas de poste dédié à ce rôle à la fédération et que les employés de l’organisme ont beaucoup de chats à fouetter.

 

« Pour elle, c’était vital »

Maxence Jaillet, directeur général de Médias ténois depuis 2016 et ancien journaliste pour le journal L’Aquilon dès 2007, estime que la FFT avait plus de dents dans les années 2000 quand venait le temps de défendre les francophones. « Elle a changé un peu ce bras fort politique avec une main de collaboration et de discussion avec le gouvernement », dit celui qui a été témoin des démarches de Suzanne Houde au fil des années.

« Mme Houde a poussé plusieurs portes et fait preuve de courage et de ténacité, car, pour elle, c’était vital », dit Maxence Jaillet. « Son combat journalier est tellement représentatif d’une nécessité francophone et on dirait que c’est la seule qui porte ce fardeau-là. »

Un fardeau qu’elle a porté, ironiquement, jusqu’à l’intérieur des bureaux du Commissariat aux langues, rappelle Xavier Lord-Giroux. « Ni le personnel à la réception ni la commissaire ne parle français, dit-il. Suzanne ne pouvait même pas déposer un formulaire de plainte au commissariat en étant servie dans la langue de son choix. C’est quand même aberrant et inacceptable et il n’y a personne qui dénonce ça haut et fort ! »

D’ici à ce que l’offre des services en français s’améliore davantage et que les dernières plaintes déposées par Suzanne Houde aient des retombées, le fait de déménager dans un nouveau milieu anglophone n’inquiète pas cette dernière. « J’ai déjà eu à me rendre dans des hôpitaux en Alberta et ailleurs au Canada et j’ai toujours eu un excellent service en français. Je suis certaine que ça ira », dit celle qui a hâte de se promener dans les parcs de Grande Prairie, de visiter des musées, d’aller voir des matchs de hockey et de faire sa place dans une nouvelle communauté francophone en situation minoritaire.


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