Les jalons de la slameuse Amber O’Reilly

27 novembre 2020
(Éditions du Blé)

(Éditions du Blé)

La Francoténoise installée à Winnipeg dévoile Boussole franche, un recueil retraçant les méandres de l’identité, la sienne et celle du territoire parcouru.

Amber O’Reilly ne rime plus tellement. Celle que les Ténois ont pu découvrir sur la scène du Snowking à l’époque où l’on y présentait des slams de poésie, ou encore aux festivals Ramble and Ride et NorthWords, affirme ne plus se concentrer sur l’aspect scénique du poème.


« Je me dirige plutôt vers la poésie écrite que parlée », laisse tomber celle qui affirme néanmoins toujours apprécier « le spoken word ».


Son premier recueil, Boussole franche, second ouvrage de la collection Nouvelle rouge des éditions du Blé, comprend néanmoins certains textes rédigés dans sa période slam. « J’avais plusieurs textes que j’avais déjà, qui avaient été écrits depuis une couple d’années, parce qu’ils ont été écrits au moment où je vivais ces expériences-là, raconte-t-elle. Mais j’en ai écrit environ la moitié lors d’une résidence d’écriture, à l’été 2019, dans un parc national du Manitoba. »


Le lien qui unit ce collage ? « La Boussole franche, ça fait référence à toutes ces expériences qui m’ont guidée, qui ont fait de moi une personne qui a une certaine franchise, détaille l’autrice. Et c’est aussi que je me raconte beaucoup dans ce recueil. Je raconte des expériences très intimes. Je m’y situe dans le monde. »


Le recueil, séparé en quatre sections représentant autant de lieux, offre une progression dans l’intimité de l’autrice qui se dévoile, trimbalée et hésitante, quoique sereine et aboutie, comme une plante posée sur la mauvaise étagère qui avance tordue en cherchant sa lumière.

Quête identitaire
Avis aux fans de la première heure, ou à tous les venus d’ici qui ne se sont jamais vus avant dans un livre, la première section raconte une jeunesse nordique tatouée dans le territoire et dans l’ignorance du reste du monde.


« Quand les gens lient

dans leur imaginaire

les i grec

de Yellowknife et Yukon

je me perds/ trahie par la linguistique

une oubliée de la toponymie

notre pays/ plan cartésien à un seul axe

le x

a mari usque ad mare

jamais deux sans trois !

et les Canadiens oublient

qu’on peut traverser

le 60e parallèle

s’écouler dans l’océan Arctique

monter en y »


Avec ce recueil par moment indigné, par moment contemplatif, où la quête de l’identité et le désir d’émancipation se terre derrière chaque page, Amber O’Reilly nous parle d’amour et de cul, d’insécurité linguistique et d’anxiété climatique, de déprimes et d’épiphanies.


Ce premier ouvrage aurait pu bénéficier d’une sélection plus impitoyable. On retrouve néanmoins dans la tourbière quantité de chicoutais douces-amères à laisser fondre dans la bouche. Exemples.


« nos enfances en parenté amalgamée

qui nous rendaient

minoritétards minoritéteux minoritélétubbies ? »


« je ne connaissais que les poissons-chats

au cabinet du dentiste

je regardais leur bouche en O

en me disant

que j’aurais bientôt la même tête

de cri muet » 


« il est si éclaircissant

rationnel

de penser à nous

en termes scientifiques

si peu douloureux

que l’on pourrait croire

que nos douces extinctions

étaient anodines »

 

Et puis — ce n’est pas rien ! — il s’agit du premier ouvrage de poésie par un francophone né aux Territoires du Nord-Ouest, depuis que le Manitoba n’en fait plus partie. Cette Boussole d’Amber O’Reilly, osons le dire, c’est la naissance de la littérature francoténoise. Une manière d’être d’ici.


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