Sur les planches : Les arts de la scène comme passeurs culturels

Chanceux sont ceux qui ont pu mettre la mitaine sur des billets, bien vite envolés. (Gracieuseté NACC)

Chanceux sont ceux qui ont pu mettre la mitaine sur des billets, bien vite envolés. (Gracieuseté NACC)

ArtCirq d’Igloolik, les 7 doigts de la main de Montréal et Taqqut productions d’Iqaluit présentent le 2 février prochain, au Northern Arts and Cultural Center (NACC) : Unikkaaqtuat, the old stories, Histoires des temps anciens.
Unikkaaqtuat, a été murie et travaillée pendant plusieurs années. « C’est des beaux moments qu’on vit, entre nous, la troupe et avec le public aussi », de commenter le codirecteur artistique d’Artcirq, Guillaume Ittuksarjuat Saladin, après leur performance à Vancouver, le 25 janvier dernier. Fier de voir enfin le fruit de longs labeurs, il ajoute que « c’est le début de la tournée, son début de vie, la naissance du petit bébé ». Un bébé qui a passé quatre années dans le ventre de sa mère collective avant d’atterrir enfin sur les planches. Ça doit être, en effet, un géant !

Hommage aux histoires inuites
La vidéo promotionnelle du spectacle débute avec ces paroles : « Pour nous, les histoires sont sacrées. Elles nous connectent aux ancêtres et au territoire. Elles nous racontent des choses magiques qui se sont passées avant… Avant que le monde soit ce qu’il est maintenant… »
D’emblée, le ton est posé. L’univers dans lequel on nous transporte est fabuleux, mythologique. On s’en retourne en pleine précréation du monde. En plus des performances de cirque et des projections de dessins animés, des musiciens seront sur scène. Toute l’aventure est un bel hommage à - et un bel acte de reconnaissance de - la culture inuite.
Celle-ci n’est plus confinée à son Grand Nord, mais peut voyager, par le biais de ses artistes, et se servir de moyens modernes pour partager avec le reste du monde ses histoires fabuleuses, ses talents immenses et son esprit singulier. Le nouveau chamanisme est dans l’art qui passe et porte et sauve la vie !
Pour se préparer à la rencontre de la toundra et de la culture inuite, il y a un livre qui raconte l’imaginaire du Nord ; les mœurs et récits fondateurs du monde, de ce monde particulier du sommet de la sphère. Être et renaitre inuit, homme, femme ou chamane de Bernard Saladin d’Anglure, un anthropologue qui a vécu auprès de ce peuple pendant une cinquantaine d’années, à Igloolik, au Nunavut.
Un ouvrage fascinant, d’une richesse inouïe.


Une mission sociale
Cet anthropologue a eu un fils, Guillaume, qui a eu le privilège de grandir en partie parmi ce peuple et de partager sa langue, ses savoirs, ses rires, ses peines, ses histoires. Guillaume Ittuksarjuat Saladin a passé pas mal tous ses étés sur la petite ile de quelque deux-mille habitants jusqu’à l’âge de quinze ans. En 1998, c’est le retour. Après un baccalauréat en sociologie et en communication à l’UQAM, il s’inscrit à l’école nationale du cirque de Montréal, et entreprend, en parallèle, par le biais d’ateliers avec des camarades d’école, la formation d’une troupe de cirque à Igloolik. C’est la naissance d’ArtCirq.
La mission est d’abord sociale. Face au drame du suicide chez des adolescents et à la douleur qui en découle dans la petite collectivité, Guillaume Ittuksarjuat Saladin voit la nécessité d’offrir à ces jeunes des espaces de création ; des véhicules d’expression artistique pour que la fierté prenne forme, pour que tout ce potentiel se manifeste et se mette au jour ; pour que les talents émergent et que les énergies se catalysent vers quelque chose de beau, de grand, de significatif et de valorisant. Noble projet s’il en est, qui a fait des petits et roule toujours sa boule de neige magique depuis près de vingt-deux ans !

Un spectacle d’envergure
Pour présenter Unikkaaqtuat, ils sont treize ou quatorze à faire la tournée ensemble au pays. Un spectacle de bien plus grande envergure que ce à quoi on a pu assister, il y une dizaine d’années, au festival Alianait d’Iqaluit, ou à Yellowknife, lors de leur passage au Folk On The Rocks. Cette fois, « on allie nos forces, nous la gang d’Igloolik avec d’autres artistes du Nunavut et du Nunavik, avec les ressources techniques des 7 doigts de la main et avec le talent de Taqqut productions qui animent les dessins de Germaine Arnaktauyok, c’est une grosse affaire », de décrire M. Saladin. Ce dernier ajoute que c’est « tout un honneur d’aller jouer à Yellowknife parce que c’est là qu’habite Germaine Arnaktauyok, c’est sa ville d’adoption ». L’artiste internationalement reconnue, qui est aussi originaire d’Igloolik sera surement présente pour cet hommage rendu à son œuvre.
Petit bémol à l’enthousiasme, Guillaume Ittuksarjuat Saladin confie que la performance dans la capitale ténoise ne sera pas sans défis puisque la scène du NACC est petite et que le cadre (du plafond de la scène) dépasse à peine 3,6 mètres. « Il va y avoir beaucoup d’adaptation, ce ne sont pas les conditions idéales », dit-il.

Une troupe qui vole de ses propres ailes
Bien qu’il n’habite plus à plein temps à Igloolik, Guillaume Ittuksarjuat Saladin, qui a su mobiliser ce beau monde par son attitude positive, son talent artistique et son leadeurship sans pareil, réalise que la troupe vole maintenant de ses propres ailes. Les circassiens continuent de se pratiquer et de s’entrainer, même en son absence. « Depuis que je suis parti, ça a donné l’occasion à d’autre monde de prendre le lead, c’est super ce qui se passe présentement au black box (leur lieu de pratique et de création à Igloolik) : les plus jeunes commencent à monter des spectacles, c’est vraiment trippant .»
Non seulement ça se poursuit, mais en plus, il y a de la relève. Le fondateur de la troupe, qui vit maintenant dans Lanaudière avec son amie Annie et leurs trois petits, a gardé sa maison à Igloolik, continue à y faire des aller-retour et y passe quatre mois par année.


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