Protection du caribou des montagnes : Le savoir et l’expertise des Dénés mis à contribution

Le directeur de recherche de l’Office des ressources renouvelables du Sahtu, Leon Andrew. (Courtoisie ORRS)

Le directeur de recherche de l’Office des ressources renouvelables du Sahtu, Leon Andrew. (Courtoisie ORRS)

Les Dénés du Sahtu vivent auprès des caribous depuis les temps immémoriaux.
Ce savoir ancestral est précieux pour les scientifiques qui étudient l’espèce.

Thomas Ethier
IJL — Réseau. Presse — L’Aquilon

Spécialement formés pour l’opération, les agents de la faune recrutés dans les collectivités ont parcouru les collines enneigées du Sahtu pour y prélever de précieuses données. Les échantillons d’excréments, qui seront envoyés sous peu en laboratoire, contiennent nombre de réponses qui devront contribuer à la préservation du caribou des montagnes. Adoptée par l’Office des ressources renouvelables du Sahtu (ORRS), cette méthode scientifique est vouée à s’imbriquer à une structure de connaissances bâtie depuis des siècles.

Aujourd’hui appliquée aux Caribous des montagnes, cette méthode de recensement se développe depuis une dizaine d’années pour l’étude de différentes espèces du Sahtu. Selon les experts consultés, plusieurs informations issues des analyses en laboratoire corroborent le savoir traditionnel. « Les chercheurs ont analysé les échantillons que nous avons prélevés, puis nous ont ensuite raconté des histoires que nous racontaient aussi nos ainés à propos des caribous du Sahtu », rapporte le directeur de recherche de l’ORRS, Leon Andrew.

 

Des récits corroborés

L’ainé Sahtúhot'ine occupe en quelque sorte le rôle d’intermédiaire entre le savoir scientifique, développé en collaboration avec l’université de Trent, en Ontario, et le savoir traditionnel dont il est lui-même l’un des vecteurs. « Nous avons toujours cohabité avec ces différentes espèces de caribous, et nous avons accumulé, au fil des générations, de solides connaissances qui ont une énorme valeur aujourd’hui », souligne l’expert, qui cumule nombre de contributions dans le secteur de la recherche scientifique, aux TNO et à travers le pays.

Dans le Sahtu comme ailleurs au pays, le savoir traditionnel serait fondamental à ces recherches scientifiques. Professeur adjointe à l’université de Trent, en Ontario, et chercheure pour Environnement et changement climatiques Canada, Micheline Manseau collabore depuis 2012 avec le l’ORRS, comme spécialiste des méthodes de recensements non invasives. Jusqu’à présent, elle a pu analyser l’ADN de trois espèces de Caribous du Sahtu.

À travers le programme EcoGenomics, dont elle est chercheure principale, Mme Manseau et son équipe ont pu analyser plus de 40 000 échantillons d’excréments à travers le Canada. « Au cours des années, j’ai présenté des résultats d’analyses aux résidents de différentes collectivités, raconte-t-elle. Bien des gens m’ont répondu : “nous le savions déjà” ! » C’est certain qu’il y a corroboration entre les savoirs traditionnels et les analyses scientifiques, explique-t-elle. À partir de ces constats, on essaie de se poser d’autres questions et de pousser le savoir traditionnel et les méthodes scientifiques encore plus loin.

 

Conditions sine qua non

C’est en 2012 que ces nouvelles méthodes de recensement des caribous ont été officiellement implantées dans les Sahtu, un mandat des communautés de chasseurs des cinq collectivités de la région. Une résolution a été adoptée par les délégués : les collectivités exigent que les recherches sur les caribous répondent aux préoccupations des résidents et respectent leurs protocoles, qui imposent un comportement respectueux dans leurs relations avec les caribous.

« Il y a un certain temps que les habitants de la région réclament une solution alternative à la pose de colliers émetteurs, une méthode que l’on juge invasive et irrespectueuse, puisqu’elle perturbe les hardes », explique Leon Andrew. Ce dernier a d’ailleurs eu l’occasion de mettre ce principe de l’avant en mai, dans le cadre de l’Atelier nord-américain sur le caribou, organisé cette année par l’Université du Québec à Rimouski.

« Pour les régions éloignées, comme le Sahtu, on nous parle beaucoup de méthodes de recensement satellite, incluant la pose de colliers émetteurs, explique l’ainé expert. De mon côté, j’ai expliqué que les gens qui se trouvent sur place, dans les collectivités, peuvent faire eux-mêmes ce travail de collecte d’information, et surveiller l’état de la situation dans leur région. »

La dernière année aurait d’ailleurs permis de mettre l’expertise locale à l’épreuve. Comme l’explique la directrice générale de l’ORRS, Deborah Simmons, la pandémie aura permis d’éprouver les ressources des Territoires du Nord-Ouest. « Nous n’avons pas eu le choix de nous fier à notre expertise locale, explique-t-elle, ce qui a renforcé la position prédominante dans la collectivité : nous devons diriger et nous approprier la recherche. La pandémie restreint considérablement le recours aux experts des provinces du Sud, et cette réalité n’a pas affecté le cours des dernières opérations. »

 

Un savoir éclairé

L’appropriation des compétences de recherche et des connaissances représente l’un des principaux objectifs de l’ORRS. Pour l’étude en cours sur le caribou des montagnes, une partie de l’interprétation des résultats sera faite sur place, par des gens qui ont une connaissance intime de l’environnement.

« C’est très important, souligne Micheline Manseau. Les gens sur place ont les connaissances qualitatives du terrain. Ils peuvent faire le lien entre l’histoire de cet environnement et les informations issues de la recherche. C’est eux qui ont les questions auxquelles ces résultats d’analyse doivent répondre. »

Au moment d’écrire ces lignes, l’équipe attend toujours l’équipement nécessaire pour préparer les échantillons, en rupture de stock en raison des opérations de dépistage de la COVID-19. Les résultats des analyses sont prévus pour la fin de l’été 2021.

« Idéalement, nous souhaitons envoyer des employés du Sahtu dans les laboratoires de l’Université Trent pour comprendre un peu plus la science qui entoure ce travail, mentionne Mme Simmons. Les collectivités ont l’occasion d’entreprendre et de maitriser des sciences très sophistiquées. De la même manière, la conception du projet doit être éclairée par les connaissances autochtones. »


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