Roman-feuilleton : La dévoration_46

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

 Résumé : Nos deux héros arrivent à la fin de leur aventure palpitante. Comment pourront-ils survivre après toutes ces péripéties ? Trouveront-ils enfin la paix et la sérénité ? La Dévoration se terminera-t-elle en passion et en acceptance ?

Mola Goti (Épilogue)

L’été est ensoleillé à Behchoko`. L’air est chaud, les esprits et les cœurs sont brulants. La catastrophe naturelle à laquelle nous avons survécu a ravivé les pulsions souverainistes des Dénés. La chute de Yellowknife a ouvert la porte à la montée au pouvoir de ce peuple qu’on surnommait autrefois « les Esclaves ». Malgré leur petit nombre, malgré la distance qui sépare leurs hameaux à travers la taïga, force est de constater que les Dénés sont mieux connaissants que quiconque pour survivre sur le Bouclier canadien et dans les régions subarctiques d’Amérique du Nord. « Survivre », on dit cela comme si la vie à cette latitude n’était qu’une lutte constante contre les dangers. Pourtant, il y a de la joie et du bonheur ici ; de l’espoir aussi. Les enfants courent et jouent dans l’eau fraiche de la rivière qui traverse le village. Leurs rires et leurs cris emplissent l’air et allègent l’humeur lourde qui plane constamment sur à peu près n’importe quelle communauté autochtone du pays, sédentarisée de force. Dans les escaliers de leurs maisons trop petites et élimées, les parents et les ainés se partagent des tasses de thé Chaga et de café. Ils contemplent la jeunesse qui barbote et rêve d’un avenir plus lumineux et plus juste pour elle. Inspirés par le pari qu’ont gagné les Inuits en fondant le Nunavut avant que le soleil ne se lève sur l’an 2000, les Dénés semblent aujourd’hui surs de pouvoir renverser l’entité qu’on a longtemps appelée banalement les « Territoires du Nord-Ouest » pour lui rendre le noble nom qu’elle portait jadis : Denendeh. Et Behchoko`, là où l’autoroute se termine désormais, espère être sacrée capitale. En tout cas, c’est la rumeur qui circule parmi celles et ceux qui se mobilisent pour l’insurrection. Animés par les relents d’adrénaline que l’explosion de la météorite au-dessus de leurs têtes a provoqués, ils scandent et manifestent dans les rues avec des écriteaux où l’on peut lire : « ’Denendeh ewi » (Denendeh amour), « ’Do k’ee » (la culture Déné), « ’Unfreeze Denendeh » et « Vive le Denendeh libre ! »

C’est Carl qui a traduit ce dernier slogan pour qu’il résonne chez les francophones du pays. Les plaques d’immatriculation en forme d’ours polaire ont été arrachées sur toutes les voitures du village. Il n’y a pas d’ours polaire ici, dit-on, dans le Denendeh ; ils sont plus au nord. On se réapproprie déjà d’autres emblèmes, comme le bison, le corbeau et la mythique grue blanche.

Les militaires quittent le village aujourd’hui. Après avoir établi une base temporaire à Behchoko` pour aider les rescapés des incendies, la population les a remerciés pour leurs services et les a invités à quitter les lieux pour que la reconstruction et la guérison se fassent en communauté, sans l’aide du gouvernement fédéral. Les derniers allochtones encore sur place, attendant qu’un proche égaré lors de l’évacuation de l’ancienne capitale réapparaisse par miracle, doivent quitter eux aussi cet endroit. Mon sort se joue en ce moment. Les Dénés ont accepté que Carl reste avec eux pour renouer avec ses origines ; sa tante et son cousin en sont ravis, mais, pour moi, ça n’est pas aussi simple. Je suis un étranger dans ce nouvel état qui prend forme. Les quelques allochtones qui se sont mariés ou qui ont des enfants avec des membres de la communauté ont le droit de rester, mais Carl et moi sommes bien conscients que notre couple est différent. Nous ne sommes pas mariés, on ne se connait même pas depuis un an, mais on s’aime. On s’aime vraiment, et il nous est impossible d’accepter que je me fasse déporter.

Pendant que Carl plaide mon cas devant les ainés du village, j’attends le verdict assis sur la rive de la rivière, à regarder les enfants s’éclabousser en riant. Personne n’ose s’approcher de moi, pas même pour m’offrir une tasse de thé ou de café. Je suis devenu, malgré moi, le centre de toute l’attention. Mon cas soulève les passions identitaires. D’un côté, il y a ceux qui soutiennent qu’un couple de même sexe est une création de l’envahisseur occidental, de l’autre, il y a ceux qui rappellent qu’il y en a eu d’autres avant nous au sein de leurs communautés et ailleurs au pays, et que ce débat est anachronique. Au fond, ça se résume à comment doit-on choisir ce que nous gardons des blancs. Et chacun a son opinion.

Un corbeau, noir comme une nuit de janvier, attire mon attention lorsqu’il apparait au-dessus des épinettes. Il plane un peu et se pose près de moi. Il me regarde obliquement de son œil foncé et croasse un peu. Instinctivement, comme si c’était la chose la plus naturelle à faire, je me relève et m’agenouille devant lui. Recevant mon geste, comprenant probablement que je quémande un soutien qui tarde à arriver, il ouvre ses ailes, commence à chanter et à marcher en balayant sa queue dans la poussière et la cendre. Les yeux fermés, je l’entends faire un tour complet autour de moi ainsi. Il m’enveloppe d’un voile invisible d’approbation. C’est comme si le porte-parole de la nature, du territoire, m’acceptait en son sein ; qu’il annonçait aux autres que je suis un ami. Il me donne le droit symbolique de rester. En l’entendant reprendre son vol, j’ouvre les paupières. Les enfants ont arrêté de jouer et me regardent avec curiosité, leurs parents aussi, avec de petits sourires aux lèvres. Un homme court vers moi, c’est Carl. Il semble avoir de bonnes nouvelles.

À bout de souffle, il m’annonce que je peux rester « À condition que… » je change mon nom en gage de bonne volonté.

« Comment ils veulent que je m’appelle ? »

« Mola Goti, ça veut dire le francophone dans leur langue… euh… dans notre langue, je dois dire maintenant. »

Mola Goti. Le dire, le répéter en prononçant chaque syllabe, rappelle le chant du corbeau. Ça me plait, donc. Je demande à Carl s’il a vu le corbeau qui vient de partir. Il dit que non.

« Je crois que c’est un de ceux qui suivent Nora, ta mère. » Son visage s’illumine. « Quelque chose me dit qu’elle ne doit pas être très loin. »

C’est à ce moment que les camions de l’armée ferment leurs portes et reprennent la route vers le sud, en nous laissant à nous même dans la taïga. Je leur jette un dernier coup d’œil, puis je me retourne vers Carl, vers mon nouvel avenir, qui m’emporte déjà sur une autre folle aventure dans le Denendeh.


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