Roman-feuilleton : La dévoration_41

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Après qu’un météore se soit fragmenté au-dessus de la ville, générant une onde de choc dévastatrice à travers Yellowknife, Pierre et Carl sont sortis du Domaine des Dieux et ont fait leur chemin vers la caserne de pompier où ils espèrent trouver du secours.

Ça va bien aller

J’ai toujours été fasciné par les édifices à étages qui s’élèvent et qui forment le relief, le visage, des villes. On distingue les grandes métropoles de ce monde par leurs immeubles les plus imposants. Paris, Toronto, New York… Le simple fait d’évoquer leur nom et, tout de suite, leurs gratte-ciels les plus célèbres perce notre esprit. Enfant, en me promenant dans les rues de Moncton, j’aimais me coucher au bas du gros édifice à bureaux de la place L’Assomption, ou du clocher pointu de la cathédrale. Mais j’aimais surtout me trouver sous la tour téléphonique qui surplombe le centre-ville. Un grand pilier de béton, mince et droit, comme un doigt pointé vers le ciel. Au sommet, je me souviens de contempler ce que je croyais être une étoile bienveillante qui s’y était posée. Elle clignotait au rythme d’un cœur et donnait la cadence à la vie en bas.

Dans les lueurs faibles d’un demi-jour qui hante le centre-ville de Yellowknife, une heure à peine après que le ciel nous soit tombé sur la tête, les « étoiles » au sommet des plus hauts édifices à étages sont les seules sources de lumière artificielle encore visibles. Elles s’allument et s’éteignent, comme si de rien n’était, alimentées sans doute par des générateurs d’urgence cachée dans les entrailles des immeubles. Les fils électriques ordinaires ont visiblement été endommagés, car il n’y a plus de courant nulle part. Sans électricité, les gens fuient la ville qui est d’ordinaire très achalandée. Mais pour aller où ? Nous sommes au bout du monde, la route s’arrête ici. Il parait que quelques-uns ont tenté de fuir avec leur pick up vers l’Alberta, mais le mot s’est vite répandu que ce qui est tombé du ciel – le météore ou météorite, je ne sais plus comment l’appeler – s’est écrasé sur le seul chemin qui nous relie au reste du monde et l’a endommagé à un point tel que personne ne peut sortir. Le mot court aussi qu’il se serait fragmenté et aurait causé d’autres dommages dans les environs. Internet et les lignes téléphoniques ne fonctionnent plus. Mais la panique vient plutôt du fait que beaucoup de maisons ont perdu leurs fenêtres à cause de l’impact et les maringouins, qui se sont cachés dans les premiers temps, sont de retour en force pour s’abreuver du sang des citadins pris au piège. Les dépanneurs et les pharmacies ont été assaillis et les canettes de Off circulent désormais dans la foule qui se masse devant la caserne de pompiers en attendant les consignes d’un plan d’urgence en préparation. Mes yeux me piquent, car je crois en avoir reçu dans les yeux.

Carl revient s’assoir près de moi et me sort de mes pensées. Il a réussi à mettre la main sur une bouteille d’eau à la caserne. Je couche ma tête sur ses cuisses et il m’aide à me nettoyer les yeux en versant une partie du contenu dessus, ainsi que sur mon front.

« C’est comme si j’te baptise », me dit-il à la blague.

Le picotement que j’avais aux yeux est emporté par l’eau qui ruissèle sur mes tempes et sur l’arrière de ma tête.

« Ça va bien aller », me répète-t-il avec tendresse.

Nous restons là, sur la pelouse, pendant de longues minutes, peut-être même des heures. Le murmure de la foule est devenu plus calme. L’adrénaline de l’après-choc se dissipe en nous tous peu à peu. Je profite de ces instants de répit jusqu’à ce que la foule s’anime peu à peu à nouveau.

Une épaisse fumée noire s’élève en vrille au loin, au nord et à l’est.

« Fire! » crie-t-on autour de nous.

Paniquée, la foule se fragmente et se déplace maintenant vers le lac en quête d’un quelconque refuge. Tout le monde sait que Yellowknife est un ilot de civilisation au cœur de la redoutable taïga. Une forêt immense où les incendies, lui permettant de se régénérer, font partie de l’ordre naturel des choses. Le temps chaud et venteux que nous avons connu dernièrement l’a complètement asséchée. Il ne lui manquait plus qu’une étincelle. Fuck… Là, je panique aussi. Nous sommes tous pris au piège.

Des hydravions s’envolent de la baie et le bruit de leurs moteurs atténue momentanément les cris dans les rues. Il y a des gens qui s’accrochent aux barres à l’extérieur des cabines – probablement pleines à craquer – et je vois l’un d’entre eux perdre pied et tomber comme une poupée de chiffon pour s’écraser quelque part hors de mon champ de vision. Malgré cet affreux incident, la majorité des gens qui nous entourent se dirigent tout de même vers les berges où ils espèrent trouver refuge ou un moyen de fuir.

?Je fige. Ne sachant plus quoi faire, je reste planté là à perdre ce qui est sans doute de précieuses secondes. Carl me prend par la main et me tire derrière lui, vers la baie. Bien vite, nous courrons et contournons des centaines de personnes effrayées par la fumée qui descend désormais sur la ville. Nous traversons le centre-ville et suivons le flot de piétons qui migrent vers le quai de la Con mine. J’espérais – Carl aussi, sans doute – qu’un bateau de secours s’y trouve, mais nous y trouvons plutôt des gens qui sautent à l’eau et qui nagent vers la seule île à proximité, espérant se mettre à l’abri des flammes qui progressent en notre direction. D’autres restent sur le quai en attendant désespérément les secouristes qui tardent à arriver à la fête.

?Prêt à sauter à l’eau, je suis retenu par Carl.

« Je sais pas nager »

« Hein ? »

« Je ne peux pas nager »

« Comment ça ? »

« Je viens des prairies, moi, pas des maritimes ! » me donne-t-il comme réponse.

« Qu’est-ce qu’on fait ? »

Carl hésite. À court d’idées, il opte pour la fuite vers le sud en suivant les falaises qui longent la baie. Je regarde derrière moi une dernière fois et je vois les immeubles du centre-ville être dévorés par les flammes pendant que leurs « étoiles » s’éteignent et disparaissent dans les braises.


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