Roman-feuilleton : La dévoration_40

08 juillet 2021
(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Carl annonce à Pierre qu’il quitte Yellowknife pour retrouver sa famille à Behchoko`, mettant ainsi fin à leur relation. Avant qu’ils ne se quittent définitivement, après que le soleil du solstice d’été s’est couché, ils aperçoivent une longue trainée blanche descendre du ciel et illuminer toute la région.

 

Le crépuscule des Dieux

Les maisons-bateaux et la forêt devant moi sont englouties d’un trait par une lumière immaculée. Plus réfléchissante que le soleil de Mars sur des bancs de neige fraiche, cette affligeante vacuité me brouille de l’intérieur. Je referme mes paupières en gémissant et je les couvre de la paume de mes mains pour les protéger. Ce sont plutôt mes oreilles que j’aurais dû couvrir puisqu’une détonation colossale éclate dehors et bourdonne dans mes conduits auditifs. Un souffle, un mur de force invisible, pulvérise la vitre de la fenêtre et me projette au sol. Puis, plus rien. Le bourdonnement laisse place à un silence inquiétant. Les couleurs me reviennent peu à peu, mais elles sont plus violacées.

« Pierre ? Pierre ! »

Carl me relève et m’éloigne du trou béant qu’était ma fenêtre. Nos pieds nus se coupent sur les éclats de verre au sol. Il me prend dans ses bras et me porte jusqu’à l’ilot de la cuisine où il m’assoit. Il me dit de ne pas bouger et s’en va. Sonné, je regarde autour de moi. À part le fait que toutes les fenêtres de mon salon-cuisine gisent en mille morceaux sur le plancher, le reste de l’appartement a l’air d’avoir traversé l’explosion comme si de rien n’était. Puis, les lumières s’éteignent d’elles-mêmes. Carl est près de la porte d’entrée. Il met ses chaussures, je crois. Ou peut-être les miennes ; nous chaussons la même pointure. Tiens, le monde s’écroule autour de nous et je me souviens de ce détail anodin. C’est étrange, non ? Y songer est surement plus simple que de faire face à la dure réalité. Au fond, je sais très bien que nous venons de passer le point de non-retour.

Carl nettoie rapidement mes pieds légèrement ensanglantés pendant que des cris et des sirènes emplissent le vide sonore au loin. Il m’incite à me chausser à mon tour. Je remarque qu’il a mis mes bottes de randonnée. Il me tend la paire de flâneurs que je porte ces jours-ci pour aller travailler. Pendant que je m’exécute, je l’entends remplir un sac. Il sort des bouteilles d’eau du réfrigérateur et quelques articles des tiroirs de la cuisine. Il me demande où je garde mes cartes d’identité.

« Dans mon portefeuille. Dans la poche de mon manteau. »

Refermant le sac, il me tend une main. Avec un regard rassurant, il me dit : « Viens, faut partir d’ici. La solidité de l’immeuble a peut-être été compromise. » Nous sortons à la presse de l’appartement où j’ai habité pendant ces 10 derniers mois sans regarder derrière nous.

La cage d’escalier extérieure est vide. En arrivant dans le stationnement du Domaine des Dieux, j’aperçois une longue et mince trainée de nuage au zénith. Une couronne. Ou plutôt une auréole, comme celle qui flotte au-dessus des saints dans les peintures religieuses, est en suspension au-dessus de Yellowknife, léchée par les derniers rayons roses du soleil qui l’atteint encore à cette altitude. La ville, quant à elle, porte un air grave. Les fenêtres des immeubles de bureaux ont presque toutes disparu, leur donnant ainsi un air béat d’étonnement. Malgré cela, en cet instant précis, Yellowknife a la même dignité qu’un bateau de croisière qui aurait heurté un récif, juste avant qu’il ne commence à tanguer vers les profondeurs. Quelques voisins inquiets sortent à leur tour des cubes d’habitation avoisinants et se demandent ce qu’il s’est passé.

Une bombe ? Un tremblement de terre ? L’écrasement d’un avion ?

« C’est un météore », murmure Carl. « Ce nuage est comme celui qu’on voit dans les photos lorsqu’il y en a un qui est tombé en Russie il y a quelques années. »

« Tu penses ? »

« C’est certainement pas l’écrasement d’un avion qui aurait fait éclater les fenêtres. »

La foule s’accroit dans le stationnement. Les gens font glisser leurs doigts sur leurs téléphones portables à la recherche d’une réponse qui ne vient pas. Je me rends soudainement compte que j’ai laissé le mien à l’intérieur de mon appartement et je commence à marcher en sa direction. D’une poignée vive sur le bras, Carl me retient d’aller le chercher en me disant que c’est dangereux d’y entrer après le choc qu’a subi l’immeuble.

« Qu’est-ce qu’on fait alors ? »

« Je sais pas », me répond-il tout bonnement. « Qu’est-ce qu’on devrait faire ? »

Forcé de réfléchir, je cherche à élaborer un plan. Il n’y a pas de danger immédiat, mais nous ne pouvons rentrer chez moi pour la nuit. Je tente une réponse. « On devrait aller à la caserne de pompier. Elle est à côté du centre récréatif et de l’aréna. S’il y a un endroit qui va accueillir ceux qui ne peuvent pas dormir chez eux, c’est surement là. »

Aussitôt proposé, aussitôt accepté. Carl me lance un coup de menton approbateur et nous nous mettons en marche vers le centre-ville où les morceaux de verre au sol reflètent les dernières lueurs qui illuminent l’auréole blanche qui se dissipe peu à peu dans le ciel.


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