Roman-feuilleton : La dévoration_36

(Crédit photo : Fanny Carrier)

(Crédit photo : Fanny Carrier)

Résumé : Alors que Carl est parti à Hay River, Pierre découvre que Nora, la sans-abri qui dort dans une tente près de chez lui, est la mère de son amoureux. Elle lui confie ne pas vouloir revoir son enfant.
Pendant ce temps, la collègue de Pierre, Alicia, prépare un voyage dans le parc Nahanni avec Adrien,
son copain français compositeur de musique néoclassique.

 Sècheresse

La première bouchée, c’est la tête. Le ramadan est terminé et je me gâte. Les gummy bears que j’ai amenés avec moi forment une boule semi-collante dans le sachet où je les ai stockés. Du bout des doigts, j’en décolle un rouge du groupe multicolore. Les oreilles rondes bien droites et les quatre pattes autour de son bedon reluisent sous la lumière du soleil de fin de matinée. D’un coup de dent, je ne laisse que le bas du corps de l’ours entre mes doigts et je me régale de sa cime.

« Tu viens, Alice ? » m’interpelle Adrien, quelques mètres devant moi sur le sentier.

« Attends, prenons une pause. J’ai faim ».

Il s’éloigne. Il va se soulager, je suppose, à l’abri des regards. Des miens, en fait, puisque nous sommes seuls au milieu de l’épaisse forêt d’épinettes. Je profite de cet intermède pour m’assoir sur une grosse roche et pour déguster ma collation. Je croque le corps de Rouge et je poursuis avec celui de Vert, d’Orange et de Jaune. Le temps est nettement plus chaud et clément ici, dans la vallée de la Nahanni, qu’à Yellowknife.

Adrien revient à petit trot. Pendant qu’il me pique un gummy bear bleu, je lui demande si c’est encore loin.

« Le pilote a dit que nous avions 7 kilomètres de marche à faire. Il doit nous en rester un, peut-être deux », me répond-il en mâchant.

Je referme le sachet, le range mon sac et reprend la marche. Adrien me prend par le bras pour que je m’arrête.

« Attends, écoute », murmure-t-il.

Je tends l’oreille, mais rien ne vient. Ne sachant pas ce qu’il y a entendre, je hausse les épaules.

« C’est le silence absolu », me glisse-t-il à l’oreille, émerveillé comme un commentateur de patinage artistique anticipant l’atterrissage d’un triple axel.

Il n’y a aucun vent. Que des épinettes hautes, minces, plus vertes et plus touffues que celles que j’ai l’habitude de voir près de chez moi. Nous sommes notre seule source de son possible. C’est à la fois soulageant et terriblement angoissant. Je demande.

« T’es pas venu ici pour capter des sons de la nature ? Le silence te donne rien. »

Pour seule réponse, Adrien se penche vers moi et m’embrasse. Je ferme mes yeux. L’absence de son et de visuel rend le baiser d’autant plus savoureux. Je vois où il voulait en venir avec son silence. Il nous permet de mieux apprécier le reste des choses qui nous entourent, ou qui se posent sur nos lèvres. Nous reprenons notre marche, main dans la main.

Après quelques courbes, le sentier aboutit sur un mur de roc. C’est en fait un gros monticule gris lune qui surplombe les arbres avoisinants. Il est ondulé de toute part et on dirait que chacun de ses galbes sert de marche pour atteindre le sommet. Le contraste avec la forêt est si prononcé qu’on sait instinctivement que ce lieu a quelque chose de sacré.

Adrien retire ses chaussures de randonnée et ses bas et m’invite à faire de même. Je m’exécute et, pieds nus, nous entamons l’ascension de ce que le pilote qui nous a amenés près d’ici appelle le Rabbitkettle, mais ce qu’une enseigne de Parcs Canada étiquète Gahnihthah. C’est une formation pyramidale de calcaire huppé d’une source d’eau chaude, riche en minerais, qui, depuis la dernière période de glaciation, a germé en forme de stalagmite.

Les parois sur lesquelles nous posons pied sont lisses, certaines sont humides et tièdes. Rien ne pousse ou ne vit dessus. Hormis de plus petites ondulations de calcaire, le sommet est généralement plat et vaste. La source d’eau est sombre et a laissé une longue trace de bave, couleur rouille, qui s’écoule sur le versant opposé à nous.

À l’horizon, les montagnes aux pics enneigés sont les seules à nous observer. Adrien s’avance vers la source, chaussure en main. Ils les déposent sur la berge et se couche à plat ventre afin de scruter les profondeurs du puits. Un instant, je crois voir Narcisse qui contemple son reflet sur l’eau. Or, c’est plutôt l’oreille que tend Adrien. Je m’approche jusqu’à ce que je puisse aussi voir mon reflet.

« Ça coule pas ». Adrien est visiblement déçu. Il se relève et longe la coulée orangée jusqu’au bord du sommet. « Y’a rien. C’est sec de ce côté. »

Il espérait capter le son de l’écoulement de la source d’eau. Mais il n’y a rien à entendre. L’eau chaude frôle le pourtour, mais ne déborde pas.

« C’est mauvais signe », m’annonce-t-il. Selon les superstitions locales, la source cesse de s’écouler avant qu’un malheur s’abatte sur la région. »


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