Roman-feuilleton : La dévoration_31

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : À Hay River, Pierre et Carl tombent par hasard sur un cousin de Carl. Celui-ci leur fait rencontrer sa mère, la tante de Carl, la sœur de cette mère qu’il n’a jamais connue. Elle habite dans le High Rise. Alors que Carl et sa tante font connaissance, un homme fait irruption et une bataille éclate. Pierre est blessé. Sur les entrefaites, l’immeuble est la proie des flammes.

Edaèk’o, la saison du dégel

Les souvenirs de l’incendie à Hay River, dans l’obélisque, me semblent aussi lointains que l’extrémité de cette autoroute de glace qui s’étend à perte de vue sur la baie de Yellowknife. Je suis au repos dans le Domaine des Dieux depuis plusieurs jours. Le coup que j’ai reçu à la tête du rouquin cinglé m’a fait des dommages à l’intérieur. Pour guérir, j’ai reçu l’ordre de ne rien faire. Mes journées se résument en un aller-retour entre mon lit et le balcon. Sans musique, sans écran, sans aucun stimulus qui demande une concentration. La vie autour de moi ne ressemble plus à un film, mais plutôt à une série fragmentée de caléidoscopes. Je me sens comme une vieille console de Nintendo sur laquelle on vient de peser le bouton « reset ». Ça me prend un moment avant de pouvoir redevenir fonctionnel.

En ce pays habité depuis longtemps par les Dénés, quelque part entre l’hiver et le printemps, il existe une autre saison. L’edaèk’o. La saison du dégel. Les arcs du soleil au-dessus de la ville sont de plus en plus longs au fur et à mesure que s’approche le solstice. Le mercure grimpe et flotte légèrement au-dessus de zéro. Il fait froid lorsqu’on sort dehors. Mais, après quelques minutes, on ose enlever ses gants et sa tuque. On dénoue le foulard constricteur autour de son cou. Une brise fraiche et légèrement humide nous vivifie. Quelques gouttes glissent des épinettes et des bouleaux. Certaines tombent au sol, d’autres se fixent en glaçons. Les dents de cette fin d’hiver nous lancent des sourires, mais nous affament d’un printemps qui tarde à s’imposer.

Les glaçons se sont tous donnés rendez-vous au tranchant de la toiture pour pendouiller en rang. Il y en a un qui ne cesse de grossir et de s’allonger. Les jours de soleil, des gouttes perlent à son bout et tombent laissant derrière elles quelques cristaux de glace qui s’accrochent. Sa forme conique n’est pas sans rappeler celle d’un sablier. Le sable s’écoule à un rythme fixe. Les gouttes du gros glaçon coulent seulement un jour sur deux ; l’après-midi surtout.

Puis, il neige sur le toit et ça recommence. Le glaçon au-dessus du balcon s’allonge et s’allonge. Sa pointe pourrait me transpercer le cœur.

Déjà la mi-avril. Les glaces du Grand lac des Esclaves sont encore épaisses, malgré tout, une mare est apparue à l’entrée de l’autoroute glacée. Les voitures et les piétons ne peuvent plus y circuler. Les trottoirs et les rues qui longent la baie sont dégagés de leurs croutes blanches. Des tonnes de petits cailloux jonchent les pavés.

Le parterre, auparavant si lisse, est maintenant craquant et rocailleux. 

Je ne dors plus depuis l’incident. À minuit, lorsque je jette un coup d’œil dehors, les lueurs du jour ont presque entièrement disparu, mais il reste un bleu sombre, pas tout à fait noir. Quelques étoiles apparaissent, mais elles sont moins nombreuses qu’à l’habitude. La nuit telle qu’on la connait n’en a plus pour longtemps.

Une odeur fétide empeste l’air. Les étrons des chiens percent leurs coquilles de neige. Des déchets de toutes sortes se dévoilent aussi. Les choses enfouies ont cette fâcheuse habitude de réapparaitre. Même les corps disparus rejaillissent. Ceux dans les lacs, ceux qui se sont perdus dans la taïga, ceux qui ont trop bu dans les sous-bois du centre-ville, celui de Bixente… probablement. On les cherche un peu, on épingle des affiches, mais on sait qu’avril nous les rendra. Le dégel nous rend nos morts et les corbeaux sont les premiers à les retrouver. Il y en a un qui me tient compagnie sur le balcon la plupart du temps. Je crois que c’est celui qui est entré chez moi au cours de l’hiver.

Je n’ai jamais visité de jungle où pullulent des milliers d’oiseaux exotiques, mais existe-t-il plus beau son que celui d’un corbeau de la taïga canadienne qui chante ? En fait, ce sont des phrases qu’il répète. Il ne faut pas les observer longtemps pour comprendre que les corbeaux possèdent un grand répertoire de vocabulaire et qu’ils ont leur langue commune. Mais allez savoir ce que signifient leurs proclamations. Leur plus beau cri est ensorcelant comme le chant d’une sirène. Ils produisent un son si rond, si parfait. Le corbeau tangue son corps tout entier vers l’arrière, il allonge son cou, bombe son torse et écarte légèrement ses ailes. On entend un léger croassement, puis le son si rond, si parfait ondule dans sa voix. Il nous fait tanguer comme un bateau en mer, il nous déstabilise comme lorsque nous sommes sur l’eau, ou en train de nager. Ou même comme quand on regarde sous l’eau avec des lunettes de plongée pour la première fois. Des bulles qui remontent à la surface emportent des sons vifs et lisses des profondeurs. Je crois entendre ma chère nièce, Éléonore, qui me parle de l’au-delà. Qui semble se porter bien dans le monde où elle se trouve.

Je reste assis, les yeux fermés, les bras croisés, les lèvres closes. Ma respiration ralentit, et j’écoute le chant pendant… je ne sais trop combien de temps. Le temps qu’il faille pour retrouver une paix d’esprit. Pour guérir.

Toutes les beautés du monde enfermées dans des phrases d’une langue qu’aucun humain ne pourra jamais traduire.

Soudain, le reflet d’un oiseau blanc traverse la flaque d’eau qui peine à sécher sur le balcon. Puis, un cri. Celui qu’on entend résonner au loin et qui me rappelle mes étés à la mer. Ces après-midis passés sur les plages sablonneuses du Nouveau-Brunswick. On l’oublie, mais le désert de glace du Grand lac des Esclaves est une mer. Les goélands arrivent en masse du sud pour nous le rappeler. Chassant les corbeaux qui nous ont tenu compagnie durant l’hiver.

« Comment va la commotion cérébrale ? », me demande tendrement Carl en rentrant du travail. Il a troqué son caban bleu pour un gilet de laine ; le même qu’il portait la première fois où nous nous sommes rencontrés. Il s’agenouille à côté de ma chaise, m’embrasse et me mordille gentiment la lèvre inférieure, comme à son habitude.

« Je vais survivre », dis-je en terminant le baiser qui me tire de ma torpeur.


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