Roman-feuilleton : La dévoration_30

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Pierre et Carl se rendent dans le Slave Sud pour changer d’air après avoir fait la macabre découverte de la dépouille d’un des explorateurs basques portés disparus. Dans un restaurant de Hay River, ils croisent un adolescent qui porte le nom de famille Chocolat, le même que celui de la mère de Carl qu’il n’a jamais connue.

 L’Obélisque

D’un côté, j’entends le jeune Daniel Chocolat inspirer et expirer en ajustant nerveusement les manches de son manteau. Notre rencontre l’a visiblement mis mal à l’aise. De l’autre, le beau Carl Sauvé est droit et contenu, le regard fixé sur la manivelle de l’alarme d’incendie qui couronne le panneau des boutons de l’ascenseur. Je suis debout entre les deux cousins. Mon reflet est scindé par les portes de métal qui vont s’ouvrir d’un instant à l’autre pour nous laisser débarquer à l’étage de l’appartement de la mère à Daniel. Le malaise englue les secondes qui passent. Le temps est long dans les entrailles de la tour High Rise, l’obélisque de Hay River, comme pour permettre aux deux cousins de rattraper le temps perdu.

Au café, Carl s’est présenté à Daniel et je les ai laissé discuter un à un. J’ai tenté de lire quelques pages de l’interminable Les neiges du volcan, de mon amie l’écrivaine, mais sans grand succès. Je savais que Carl était en train d’établir le premier contact de sa vie avec un membre de la famille de sa mère, les Chocolat. Je tentais de les espionner subtilement par-dessus les pages du livre, mais ils n’ont fait que discuter. Après quelques minutes, ils se sont levés. Carl m’a confirmé qu’ils étaient bel et bien cousins, sans me donner plus de détails, et m’a dit que Daniel nous invitait à rencontrer sa mère, la tante de Carl, dans son appartement. J’ai offert à Carl de l’attendre au café, mais il m’a dit que je pouvais les accompagner.

Nous voici donc tous les trois, nerveux, dans le petit ascenseur, peut-être le seul de toute la région, en direction du 10e étage. Discrètement, je tends ma main droite pour attraper celle de Carl. Il la reçoit et accepte ce mince geste d’affection et de soutien que je suis en mesure de lui offrir. Ding ! Les portes s’ouvrent et nos mains se séparent alors que nous suivons Daniel dans le corridor obscurci par des lumières défectueuses jusqu’à la porte de son appartement. Derrière une porte de bois grinçante, nous entrons dans un salon où une grande baie vitrée est dissimulée par une tout aussi grande couverture grise. Une femme d’une quarantaine d’années, les cheveux maladroitement attachés en un chignon sort la tête d’une ouverture, qui mène probablement à une petite cuisine. Daniel nous présente sa mère, Victoria. Il lui explique, factuellement et sans cérémonie, qu’il vient de rencontrer Carl au café et qu’il a de bonnes raisons de croire qu’ils sont cousins.

« You’re Nora’s son? », demande Victoria à Carl, encore debout près de moi dans le portique.

« Yes. »

Prise d’une vive émotion, Victoria chancèle et se taille une place, sur le canapé chargé de vêtements et de traineries. Carl me jette un bref regard, où je comprends qu’il souhaite être laissé seul avec sa tante. J’invite Daniel à me montrer le balcon.

Dehors, l’air est doux. Du haut de la tour, la rivière blanche est toute mince et serpente entre les arbres vers un gigantesque désert de glace qui apparait sous la ligne d’horizon. Un train arrive dans notre direction et traverse la ville en direction du sud. Daniel le regarde distraitement passer.

« Moi, c’est Pierre », dis-je pour briser l’insoutenable silence entre nous. Je ne m’étais pas encore officiellement présenté.

« Tu fumes ? », me demande Daniel. Il est beaucoup trop jeune pour fumer, mais j’accepte en gage de ma volonté à créer un rapprochement. Il m’en tend une, s’en prend une autre et les allume au briquet.

Après une première bouffée, je lui demande si son père est francophone.

« Peut-être. Je ne connais pas mon père. »

« Ah… Comment t’as appris le français ? »

« À l’école. Mes grands-parents se sont rencontrés dans une école résidentielle catholique français alors techniquement j’ai le droit d’aller à l’école française moi aussi. »

« Ok. Tu vis seul avec ta mère ? »

Il hoche négativement de la tête et prend une autre inspiration de sa cigarette. C’est alors qu’un cri jaillit de l’intérieur de l’appartement. À travers le reflet de la porte vitrée, je vois qu’un autre homme s’agite à l’intérieur. Je jette ma cigarette derrière moi, par-dessus le garde-fou du balcon et je me permets d’ouvrir la porte pour entendre ce qui se passe. Des hurlements craquent en mitraille.

« I told you to keep quiet! », rugit un homme aux cheveux roux en t-shirt et en sous-vêtements.

« I’m sorry », plaide Victoria.

L’homme gifle la femme.

« I was sleeping you bit… »

« You can’t talk to her like that! », intervient Carl, debout et visiblement prêt à se lancer dans un combat.

Du revers de sa main, le colosse rouquin gifle Carl à son tour. Avant que Carl ait pu réagir, l’homme met la main sur un bâton de baseball qui trainait sous les vêtements du canapé. N’écoutant que mon cœur, je fonce sur en leur direction afin de protéger Carl. J’attrape une vieille chaise de bois au passage que je balance de toutes mes forces sur l’homme. Elle le heurte de plein fouet et le fait tomber à la renverse. Il se relève presque aussitôt, bâton en main, et se lance en ma direction en criant si fort que des filets de bave sortent à profusion de la bouche. N’ayant nulle part où aller, je tente de l’esquiver, mais je reçois son coup très fort à la tête.

Tout devient soudainement blanc en moi. Je flotte quelques instants dans ce drôle d’état, n’ayant plus conscience des autres autour de moi. Puis, mon crâne est saisi d’une vive douleur. Je le serre dans mes mains pendant que je recommence à attendre un barda autour de moi. Victoria crie. Carl et l’homme se battent. Je flaire une odeur âcre. De la fumée ! En ouvrant les yeux, je vois que le feu est pris sur le balcon et qu’il enflamme les rideaux de la porte qui y donne accès. Puis, c’est la grande couverture qui cache la baie vitrée qui s’enflamme qui laisse entrer les rayons du soleil à l’intérieur. Une pluie froide s’abat alors sur nous et une alarme assourdissante retentit dans l’appartement. Encore confus, je sens une paire de bras me prendre sous les aisselles et me soulever. Ça y est, l’homme est revenu me donner le coup de grâce et me sortir de cet enfer.

« Peux-tu marcher ? », me demande Carl en criant par-dessus l’alarme. Tenant toujours ma tête douloureuse entre mes mains, je fais signe que oui. Aveuglé par l’eau dans mes yeux, je le laisse me guider jusqu’à la porte, puis jusqu’aux escaliers que nous dévalons vers le bas en nous fondant à la masse des habitants de l’immeuble.


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