Roman-feuilleton : La dévoration_27

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Avec l’aide de Louis qui les aurait vus peu avant leur disparition, Pierre et Carl tentent de retrouver les explorateurs basques dans le secteur du lac Prosperous. Après avoir retrouvé un manteau puis une botte, c’est Carl qui fait la macabre découverte.

La territoriale 3

Nous avons pris quelques jours de congé.

À Yellowknife, nous avons le sommeil léger. Malgré ma fatigue, je peine à fermer l’œil durant la nuit. Je languis dans mon lit pendant des heures. À certains moments, Carl s’agite à côté de moi. Il est parcouru de frissons et se réveille affolé, haletant bruyamment. Je lui frotte le dos en sueur jusqu’à ce qu’il sorte de ses affres et prenne conscience qu’il est en sécurité, près de moi dans ma chambre.

Je songe à Pio, mort gelé. Son corps presque nu gisant pendant des mois sous la couverture de neige du lac Prosperous. Je suis hanté par son visage surtout. Ses yeux givrés ouverts sur le néant ; sa bouche aussi. Elle était un trou béant, une sortie de secours empruntée par son âme au dernier moment pour fuir la fin de partie, s’illuminant dans le ciel sous forme d’aurore boréale. Le souvenir du cadavre de l’aventurier basque reste figé dans un coin de ma mémoire que je n’arrive pas à faire fondre.

Le pauvre. Sa tente montée a été retrouvée tout près, sur un lac adjacent. Plusieurs motoneigistes étaient passés à côté et l’avaient vu au cours de l’hiver. Aucun d’entre eux ne s’en était formalisé. Bixente, quant à lui, n’a pas été retrouvé. Mais il ne peut pas être allé bien loin sans son équipement. Il est à peu près sûr qu’il ait connu une « dysthanasie » (comme le dit Carl) similaire à celle de son compagnon. Les policiers ont fait une battue dans les environs, mais sans succès. Ils semblent maintenant compter sur la fonte des glaces qui facilitera la récupération de son corps.

Espérant nous changer les idées, nous avons loué une voiture et conduisons vers Hay River, la ville la plus proche, à 6 heures de route vers le sud, sur une route très cahoteuse, la seule à relier la capitale au reste du continent. À chaque kilomètre, nous frappons des bosses plus ou moins protubérantes. Ce n’est pas sans rappeler les nids-poules, mais à l’envers. C’est surement la fonte du pergélisol qui affaisse la route à certains endroits plus qu’à d’autres. Carl est au volant et j’en profite pour contempler le paysage monotone. Des plaques de roc où poussent quelques arbres chétifs défilent autour de nous pendant de longues minutes.

Après une heure, nous arrivons près d’un petit village appelé Behchoko`, situé à la pointe du bras nord du Grand lac des Esclaves. Des drapeaux bleus où un soleil et une étoile lévitent au-dessus de quatre tipis rouges flottent au vent à intermittence sur la route. En traversant le petit pont de fer qui surplombe une rivière gelée et de petites iles, la route devient soudainement plus plate et moins cahoteuse. Le roc disparait et la forêt se densifie.

« Nous ne sommes plus sur le Bouclier canadien », m’annonce Carl. Pour les heures à venir, nous ferons notre chemin à travers ce qu’il appelle « la taïga des Plaines ». Nous ne cessons de rencontrer des panneaux nous mettant en garde contre les bisons qui pourraient traverser le chemin. La route est longue et calme. Nous commençons enfin à parler, comme deux personnages de théâtre qui cherchent à faire avancer l’action. C’est Carl qui entame la conversation avec une pointe de méchanceté.

« Tu cherchais de l’aventure ici, Pierre, on peut dire que tu as été servi. »

« Et toi, tu cherches quoi ici ? »

« Tu peux pas comprendre. »

Choqué, je rétorque : « J’suis ici depuis assez longtemps pour savoir quels types de personnes déménagent dans le Nord. Y’a ceux qui viennent faire de l’argent, ceux qui fuient quelque chose ou quelqu’un, ceux qui sont en quête d’aventure et ceux qui ne correspondent à aucune de ses catégories, mais qui ne sont tout simplement pas à leur place ailleurs. Des éternels rejetés. Si je devais prendre une chance, je dirais que tu appartiens à cette dernière catégorie. »

Carl resserre les lèvres, comme dans un dernier effort de retenue avant de tout exposer.

Je poursuis. « T’es pas ici pour l’argent, t’es pas en fuite ou à la recherche d’aventure. T’aimes ça à Yellowknife où y’a juste rien pour toi ailleurs ? »

La question est juste. Calmement, Carl entame une tirade pour répondre : « Je me sens en sécurité ici. Toute ma vie, j’ai grandi en subissant du racisme et je m’en suis rendu compte sur le tard. Enfant, ça nous échappe, mais adulte, ça nous rattrape. J’avais conscience que mon père et moi avions une peau et des traits différents l’un de l’autre, mais j’ai hérité de sa culture et de son mode de vie. À toutes fins pratiques, j’ai été élevé Blanc. Culturellement, je suis Blanc, fransaskois de souche. Ceux qui me ressemblaient physiquement en grandissant à Saskatoon ne me ressemblaient pas culturellement, ne serait-ce à cause de la langue. J’ai seulement commencé à parler anglais à 9 ou 10 ans. Je savais que ma mère était une Denée des Territoires du Nord-Ouest, mais comme elle était absente, je n’en ai jamais su plus sur elle. En grandissant, il y avait des indices. Des regards, au restaurant, dans les magasins. Mais je les brushais off. Je ne voulais pas y croire. Alors je continuais à vivre normalement. Et c’est peut-être ça qui déplaisait. De voir un jeune Autochtone agir comme un Blanc. »

Il reprend son souffle, le temps qu’une autre enseigne de « Danger, Bison » défile à côté de nous.

« Connais-tu les Saskatoon Starlight Tours ? », me demande-t-il.

« Non »

« C’est important de les nommer. Tu vois, même toi tu en a pas entendu parler. C’est une chose à laquelle j’ai survécu, il y a quelques années. »

« C’est quoi ? », demandè-je.


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