Roman-feuilleton : La dévoration_21

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Les grandes chaleurs

Résumé : Pierre reçoit un message texte de Pio, un aventurier basque qu’il a rencontré par hasard dans un bar de Yellowknife : « Au secours ». Avec son compagnon de voyage, Bixente, Pio a entrepris un voyage en ski en direction de l’océan Arctique par les routes de portage. Le voyage est éreintant. Lorsqu’ils s’arrêtent pour ériger un campement au nord de Yellowknife, ils sont momentanément séparés. Lorsque Pio regagne le camp, il voit du sang. Bixente n’est plus là.

Une goutte de sueur perle sur mon front. Elle est absorbée par le tissu de mon bonnet. Pas de panique. Tout ira bien. Je ferme les yeux et je respire profondément, espérant que l’air frais calme un peu l’agitation que je ressens maintenant au niveau de mon ventre. L’air est froid et me pique les narines. En ouvrant les paupières, je tente de comprendre ce qui s’est passé dans le campement désert et, surtout, où est passé Bixente.

La tente est dressée. Les trous dans la glace pour pêcher sont encore ouverts. Un ours est passé. Il y a du sang sur la neige… Mais je remarque d’autres traces. Elles sont plus fines. Elles ne traversent pas directement le camp, mais le contournent. On dirait celles d’un chien. Une autre série de traces similaires est visible et elle contourne l’autre côté du camp, près de la neige ensanglantée. Je vois aussi les traces de pas de Bixente qui se perdent en direction d’une anse, cachée derrière une petite péninsule boisée. ??Espérant le retrouver au bout de sa piste de fortune, je m’empresse de suivre les traces de pas en me méfiant de ce qui peut bien se cacher dans les alentours.

Près de la pointe de la péninsule, j’entends les éclats d’une agitation au loin. Je m’approche encore un peu et j’aperçois, à quelques dizaines de mètres au loin, au milieu de l’anse clôturée par une sinistre rangée de conifères, un monticule de fourrures grises qui s’agite. Des loups. Ils dévorent quelque chose. Ou quelqu’un ? Surement Bixente. C’est tellement évident et pourtant si étrange. Sachant que le temps m’est précieux si je ne veux pas servir de repas aux bêtes à mon tour, je rebrousse chemin à grandes enjambées jusqu’au camp. ??

Une fois rendu, je jette un regard derrière moi. Rien. Que le blanc et les arbres. Et si c’était un ours qui servait de repas au loup dans l’anse ? Impossible, je constate que les traces de l’ours se perdent dans la forêt en direction inverse. Le sac qui contenait notre nourriture a disparu. L’ours nous aura suivis puis il sera arrivé au camp après les loups et aura piqué nos provisions sans difficulté. Le ciel s’assombrit de plus en plus et je n’aurai d’autres choix que de rebrousser complètement chemin à pied, puisqu’un de mes skis est brisé. La rage se mêle à la panique. Je laisse tout derrière en courant dans le sentier obscur.

Le foulard qui couvre mon nez et ma bouche est humide et givré. Mes cuisses et mes genoux sont froids. J’ai l’impression qu’ils sont pressés en permanence sur une paroi froide. Il doit faire -40 degrés Celsius ou à peu près. J’ai une vingtaine de kilomètres de course à faire avant d’arriver à une route où circulent des voitures. J’en ai pour deux ou trois heures. Si les loups ont flairé ma présence, ils n’auront aucun mal à me traquer et à me rattraper. Impuissant, j’utilise la dernière ressource qu’il me reste : mon téléphone portable. Je le sors de la poche de mon pantalon et j’allume l’écran. La batterie est encore presque pleine, mais je n’ai aucune réception, aucun réseau. Je réessayerai plus tard.

Quelques kilomètres plus loin, en sortant du sentier, je réessaye. Toujours pas de réseau. Le soleil est maintenant disparu et la blancheur du lac Prosperous a sombré dans des teintes plus ténébreuses. Je sais qu’il y a quelques cabanes dans les alentours, mais aucune d’entre elles n’est illuminée et il m’est impossible de savoir où elles se trouvent. Je suis les traces de ski que nous avions faites, Bixente et moi, plus tôt aujourd’hui. Elles me mèneront à la route.

??Mes pieds percent la croute de neige à chaque pas. Je ne peux plus courir. La lueur des étoiles définit sombrement la vapeur de mon haleine qui se transforme en cristaux qui s’agrippent à mes vêtements. Les minutes passent ainsi, à répéter les mêmes mouvements et à souffler au même rythme. La fatigue vient taquiner mes muscles. Elle les chatouille et ils frémissent. De plus en plus fort. À un point tel que je tremble tout entier avec eux. Impuissant, je reconnais les premiers signes de l’hypothermie. J’avance tant bien que mal, en suivant les traces de skis devant moi. Je n’ai même pas la force de me tourner pour m’assurer que je ne suis pas suivi par les loups.

Un de mes pieds racle le sol de trop près et je tombe à plat ventre. Sonné, je me relève tant bien que mal en grelotant de plus belle et je continue à suivre les traces de skis. J’ai l’impression de ne plus avoir d’orteil. J’avance machinalement et je ne veux pas m’arrêter pour vérifier, mais j’ai la très nette impression qu’ils ont tous disparu. Mes doigts aussi d’ailleurs. Je ne les sens plus. Avec un effort surhumain, je lève un peu mes bras raidis par le froid et j’arrive à faire bouger mes doigts. Je les vois bouger, mais je ne les sens pas. Je continue ma marche, espérant voir apparaitre le bout du lac et la route devant moi. Le temps passe ainsi, à espérer.

Un « ping » retentit dans ma poche. Ça y est, j’ai du réseau ! Je sors mon téléphone. À l’écran, un avertissement de froid extrême. Mon cœur flanche lorsque je vois que le niveau de batterie est maintenant dans le rouge. Paniqué, j’enlève mes gants et je fais défiler ma liste de contacts avec mes doigts tremblants. Je m’arrête sur Pierre Gautreau. Je l’avais rencontré il y a quelques semaines à Yellowknife. Sur l’écran glacial, je tape en vitesse les lettres A -U-S-E-C-O-U-R-S. Je pèse sur « envoyer », puis je tape les lettres L-A-C-P-R-O-S-P-E-R-O-U… mais l’écran se noircit d’un coup et me renvoie le reflet des étoiles. Mon téléphone est mort. Le froid l’a sucé de toute son énergie.

??Impuissant et démoralisé, je reste un instant debout à regarder le ciel en silence. Doucement, j’arrête de greloter. Je remarque un filet de lumière vert prendre de plus en plus d’ampleur et balayer la noirceur là-haut. Une aurore boréale… En la contemplant, je commence à avoir chaud. J’ai l’impression de me retrouver dans un sweat lodge, à Dettah, à respirer de l’air si chaud qu’il brule l’intérieur de mes narines. Étourdi, je reprends mon chemin en suivant les traces de ski et j’enlève mon manteau, espérant que l’air frais de la nuit pourra apaiser mon corps de plus en plus brulant.


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