Roman-feuilleton : La dévoration_17

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : réfugié dans son appartement où il est affligé par un accès de dépression saisonnière accentué par l’annonce de la mort de Thomas, Pierre reçoit la visite de Carl, son béguin, qui lui raconte son enfance francophone à Saskatoon et l’identité dénée dérobée de sa mère absente. Ils dorment l’un contre l’autre. 

La vie en rose

Je me suis éveillé avec le soleil ; donc tard.

Carl est déjà debout, devant la fenêtre givrée. Dehors, l’horizon ardent donne un teint rosé aux toitures enneigées des cubes d’habitation du Domaine des Dieux. Les cheminées vapotent de légers filets de fumée qui lévitent nonchalamment vers un ciel magnifiquement bleu et dégagé. Je me libère de mon sommeil au même rythme.

Pour mon plus grand plaisir, Carl dort de plus en plus chez moi. Il se réveille toujours le premier et en profite pour lire des romans qui s’accumulent sur l’une de mes tables de chevet au fur et à mesure qu’il les termine. Il ne laisse pas encore de brosse à dents dans la salle de bain ni de linge sale dans la buanderie, mais j’ai commencé à me faire à l’idée que la présence de ses romans dans ma chambre était le premier pas vers une hypothétique vie de couple domestique. Je pourrais presque noter la progression de notre idylle en mesurant la turgescence de sa tour de livres. Le fait qu’il soit debout, à contempler l’extérieur, me laisse supposer qu’il a terminé la lecture d’un autre bouquin avant mon réveil.

D’habitude, il m’embrasse lorsqu’il voit que je réintègre le monde des vivants — en me mordillant la lèvre inférieure, comme il a coutume de le faire — mais ce matin, il me lance autre chose.

« J’aime bien ta baraque ». C’est le nom qu’il donne à mon complexe de condos : le baraquement. Je ne comprenais pas ce mot avant qu’il me l’explique. Ça veut dire : « logement provisoire d’un groupe ». C’est surtout utilisé dans un contexte militaire. Carl est d’avis que personne ne vit longtemps dans le Domaine des Dieux ; c’est un lieu de passage, tout simplement. Il n’a probablement pas tort.

Conscient que son aveu nous rapproche d’une confession d’amour mutuelle, je demande tout même sur un ton désinvolte : « Ah oui ? »

« Elle est un peu austère. Je pourrais te suggérer quelques modifications dans la décoration, mais je commence à m’y plaire. »

« Veux-tu m’en parler pendant je prépare les cafés ? » À défaut d’avoir bon gout en décoration intérieure, mes années en restauration m’auront au moins permis de faire de bons cafés.

« En fait, qu’est-ce tu dirais… » Il fait marcher ses doigts sur mon torse. « Qu’est-ce que tu dirais si on sortait prendre un café dans Old Town ? »

Vingt minutes plus tard, après avoir enfilé (dans l’ordre) caleçons, caleçons longs, bas de laine, teeshirt, chemises, pantalons, chandail de laine, pantalons de nylon, foulard, bottes, manteau, tuques, gants et mitaines, ainsi qu’après avoir avalé 2 comprimés de vitamine D3 chacun, nous descendons la colline du baraquement par l’avenue Franklin vers la vieille ville. Le mercure affiche -35 degrés Celsius sur un babillard électronique. En d’autres mots, il fait froid. Tellement froid que la buée de mon souffle forme une carapace de givre sur les poils de ma barbe. Le même phénomène enjolive les arbres qui sont complètement recouverts de cristaux. Si ça leur donne des airs plus féériques au premier coup d’œil, il est facile de remarquer que les cristaux alourdissent dangereusement les branches et leur donnent l’allure de dents acérées, capables de vous croquer en une seule bouchée. Comme une plante carnivore nordique qui se démembre pour vous abattre. Un groupe de touristes asiatiques, vêtus de gros parkas rouge écarlate, s’amusent à se prendre en photo en dessous.

Profitant du fait qu’il est traducteur, j’interroge Carl : « Comment on dit Winter Wonderland en français ? »

« Le royaume du Bonhomme Hiver. Ça peut aussi être le Pays des merveilles… d’hiver »

« C’est beau l’hiver », dis-je avec apaisement.

« Toi t’es beau ». Je m’arrête de marcher et je l’embrasse, en pleine rue, pour ce compliment. Je le serre contre moi, pendant que les paroles d’Édith Piaf me montent à l’esprit. Je vois, et j’entends La vie en rose.

Par-dessus son épaule, je remarque que les touristes ont redirigé leur attention vers une femme qui vient d’arriver près d’un arbre givré. Elle n’a ni tuque, ni foulard, ni gants, ni manteau. Elle porte une belle robe blanche et des mukluks blanches recouvrent entièrement ses pieds et ses tibias. Elles laissent des traces dans la neige fraichement tombée. D’une main, elle tient un bouquet de branches d’épinettes tressées. Ses oreilles soutiennent une couronne de sapin qui repose autour de sa tête. Ce n’est pas sans rappeler ces statues de déesses romaines qui portent le laurier. Son buste est entièrement découvert par le col en forme de cœur de sa robe. La pointe du cœur plonge jusqu’à mi-chemin au bas de son dos. Ses longs cheveux bruns la couvrent, se balançant au rythme de ses pas. Laissant paraitre un peu de peau à chaque pas. Les petits flocons qui se posent sur elles ne font que lui donner des airs plus mystiques. L’amour qui l’anime est plus chaud que ce froid de décembre. Ses lèvres rutilantes s’ouvrent pour les appareils photo et me permettent de voir un sourire rayonnant. Du bonbon, alors que les rayons du soleil se font si rares en ce pays.

« Je pense que je t’aime », ces mots que j’espérais si fort sortis de la bouche de Carl s’échappent malgré moi de la mienne. Le givre a maintenant recouvert tous les poils de ses cils et de ses sourcils. Cet étrange masque vient accentuer autre chose chez lui, un sentiment que je n’avais pas anticipé et qui se dessine maintenant sur son visage : de la retenue. C’est là, sur le trottoir étroit, qu’il m’annonce qu’il rentre à Saskatoon dans un vol en fin d’après-midi. Il va passer Noël avec sa famille. Évidemment. C’était d’une stupidité sans nom de ne pas y avoir pensé plus tôt. Au moment où je croyais avoir enfin trouvé ce que je cherchais, il me glisse entre les doigts.

Carl me propose tout de même de profiter des heures qu’il lui reste avant son départ pour les passer ensemble, mais je n’en ai pas la force. Retenant tout ma peine, je tourne les talons et remonte la pente en direction des cheminées fumantes du baraquement, illuminées par un soleil qui se couche beaucoup trop tôt.


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