Roman feuilleton : La dévoration_13

(Crédit photo: Xavier lord-Giroux)

(Crédit photo: Xavier lord-Giroux)

Résumé : Après avoir partagé un baiser avec Carl, Pierre retourne sur les lieux où il a côtoyé le beau traducteur. Il rencontre des voyageurs qui préparent une expédition terrestre vers l’océan Arctique, mais toujours pas de trace de Carl.

Yellowknife bidonville
Un hoodie rose pâle maculé de boue traine près d’une petite bouteille de plastique vidée de sa vodka bon marché. Du verre cassé scintille sur le roc aux endroits où le vent l’a dégarni de neige. Un livre, ou ce qu’il en reste, repose dans les parages. Ses pages blanches sont bombées, lavées par l’hiver, et s’apprêtent à être rincées par celui qui commence. Son histoire a été effacée et il sera difficile d’en écrire une autre. Plus loin sur le sentier, un pit à feux entouré de boites de conserve vides et rouillées. Une tente est montée dans un coin plus touffu. On la distingue à peine à moins d’être tout près. Il y a quelque chose, peut-être même quelqu’un, à l’intérieur, mais rien ne bouge. J’entends ronfler.


J’ai soudainement l’impression d’être entré chez quelqu’un par inadvertance. Je me suis trompé de maison et je suis rentré chez mon voisin qui n’a pas barré sa porte et je le retrouve en pleine sieste d’après-midi. Gêné, accablé d’un immense sentiment d’intrusion, je quitte le campement à la hâte.


Il y a une lisière de forêt au centre de la colline où trône le Domaine des Dieux. C’est ici que j’avais croisé Carl et, n’ayant pas eu de ses nouvelles depuis deux semaines, j’y suis revenu dans l’espoir de le croiser à nouveau. Visiblement, il n’y est pas et j’ai trouvé quelqu’un d’autre par hasard. En fait, j’ai compté au moins quatre tentes dans le boisé, comme quoi il y a vraiment une petite communauté qui y vit, à l’abri des regards. Au fond, c’est un petit sanctuaire de nature, à deux pas du centre-ville. C’est une cachette parfaite.


Si le Domaine des Dieux est un château et les gens qui y habitent — enseignants, agents de police, militaires, fonctionnaires — sont des châtelains, le boisé sur la colline en est la Cour des Miracles. Un quartier sombre et délabré où vivent les éclopés… les Dénés. Là où l’haleine fécale des douves souffle lorsque les camions-égouts vides les fosses et où nul châtelain ne daigne y mettre pied, répugné par laideur des personnages qui s’y trouvent. Comme quoi notre pays monarchique traine encore avec lui une indéniable féodalité. Impuissant que je suis, je rentre chez moi, dans mon « château » alors que le soleil disparait derrière lui.


* * * * *


C’est à partir du changement d’heure de novembre que l’on constate que les jours sont courts. La noirceur use maintenant plus des deux tiers des heures sur l’horloge. C’est lorsqu’on atteint ce jalon que, dans toutes les régions du sud du pays, le soleil revient tranquillement. Mais, ici, il se fera de plus en plus absent pour encore plus d’un mois. ??Mon horloge intérieure n’a cessé de me jouer des tours depuis le début septembre.


L’arrivée du temps frais et la coloration des feuilles m’avaient donné envie de me taper des films d’horreur à n’en plus finir. La chute de petits flocons délicats au début octobre m’avait donné envie de sortir mes décorations de Noël. Le souper d’Action de grâce chez ma collègue Alice avait tout pour ressembler à un réveillon ; sans les cadeaux. De timides décorations d’Halloween sont apparues sur quelques rares balcons, et les enfants étaient plus habillés que costumés. On aurait très bien pu les confondre avec des chorales ambulantes. Puis, novembre s’est installé. Le Grand lac des Esclaves a commencé à se refermer sous la glace. Et voilà qu’il faut changer d’heure. Je l’avais oubliée, cette journée qui est rarement digne d’intérêt. Ici, c’est la porte d’entrée vers l’hiver de force. ?


En emménageant, je m’étais acheté une plante. Deux longues tiges avec de grandes feuilles bien vertes lui donnaient une silhouette faste et souple. J’ai pris l’habitude, avec un certain plaisir, de l’arroser une fois par semaine. Mais depuis deux semaines, les tiges croulent de mollesse et les feuilles se sont ratatinées en embrassant la surface froide de la table à café. J’ai donc cessé de l’abreuver et je la garde au cas où elle reviendrait miraculeusement à la vie à la fin de l’hiver. Je lui verse parfois mes fonds de tasse de thé, espérant qu’elle puisse recevoir un kick de vie des nutriments qui s’y trouvent.
Moi aussi, je suis saisi de mollesse. Mon corps est plus lourd. Mes pieds rasent le sol quand je marche à l’intérieur. Je passe mes fins de semaine couché. Sur mon sofa le jour, dans mon lit la nuit.


Nous sommes dimanche et je regarde, impuissant, la noirceur envelopper la baie glacée et la taïga sur l’autre rive. J’espère que mes voisins sur la colline ont de quoi se tenir au chaud… Les conifères se fondent les uns dans les autres dans une masse noirâtre écorchée par des pointes de roc enneigées. Les fenêtres de mon salon m’offrent un reflet de ma propre médiocrité. Je dois arrêter de dire aux gens que je suis venu aux Territoires du Nord-Ouest pour l’aventure quand je ne fais que contempler le néant, pelotonné sous un jeté.


Je me recroqueville un peu plus sur le sofa. J’ajuste le jeté pour qu’il couvre tout mon corps à partir de la gorge. Je fixe ce qui m’apparait être une mer de goudron à l’horizon. Seul le clignotement de l’horloge de mon four offre un vague reflet de couleur dans les fenêtres. Non, je ne l’ai toujours pas réglé à la bonne heure depuis la dernière panne de courant. À quoi bon ? Les chiffres sont rouges. Ils clignotent… Je cherche une quelconque poésie derrière cette vision. Je me dis qu’ils clignotent au rythme des battements de mon cœur…


Combien d’heures se sont écoulées depuis que j’ai vu Carl Sauvé pour la dernière fois ? Faudrait qu’il soit ici avec moi. Nous nous sommes embrassés et j’ai bien aimé ça, mais ce serait tellement plus agréable de partager mon jeté avec lui. Je donnerais beaucoup pour l’avoir près de moi, enlacé contre lui jusqu’à ce que le jour nouveau se lève.


Égayé par mes envies, je vois une lueur écarlate poindre à l’horizon, par-delà la taïga. S’élevant lentement dans le ciel, un disque rouge vif illumine la baie givrée lui donnant une allure plus chaleureuse. C’est la lune. Elle flotte comme un cœur amoureux au-dessus de la morosité de l’hiver. Endeuillé par la perte inexorable du soleil, j’avais oublié la lune. Je suis son ascension jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.


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