La dévoration, un roman-feuilleton de Xavier Lord-Giroux_3

Résumé du précédent épisode : Pierre quitte le Nouveau-Brunswick pour Yellowknife. Sur l’avion, il fait la rencontre de Thomas, un jeune Français épris d’aventure. Yellowknife

Résumé du précédent épisode : Pierre quitte le Nouveau-Brunswick pour Yellowknife. Sur l’avion, il fait la rencontre de Thomas, un jeune Français épris d’aventure. Yellowknife

Les premiers rayons du soleil levant illuminent les tours à bureaux du centre-ville. La cité est perchée sur un plateau au fond d’une baie, où des dizaines de petites iles rocheuses attendent à leur tour la lumière. On peut voir un grand quartier de maisons mobiles et quelques lacs à proximité alors que l’avion s’approche du sol. Sans l’être vraiment, la ville est comme une ile. Il n’y a que de la nature sauvage d’un vert profond à perte de vue : la taïga.

Un étrange sentiment m’habite. Je prends conscience que je n’ai jamais été aussi au nord de toute ma vie. Un léger tracas se mélange à mon excitation qui se mélange elle-même à mon manque de sommeil. L’avion atterrit et une fois dehors, sur le tarmac, une feinte odeur de bois torréfié s’impose et je ne peux m’empêcher d’inspirer profondément l’air de ce nouveau monde.

Je suis Thomas à l’intérieur du petit aéroport achalandé. Les voyageurs matinaux y sont entassés. Il y a beaucoup de touristes qui se parlent dans une langue que je crois être le mandarin. Si les plus vieux font preuve de réserve dans leurs accoutrements, les jeunes Chinois, quant à eux, portent des vêtements où on peut voir toute l’affirmation de l’extravagance et de la modernité de leur pays. Entre eux circulent des hommes bourrus et mal rasés portant bottes, jeans et casquettes ; j’en remarque une ou deux affichant le logo de l’équipe de hockey des Oilers d’Edmonton. Plus loin, un groupe de femmes inuites portant des amautis, parkas de peaux et de fourrures aux capuchons immenses dans lesquels se trouvent de jeunes enfants, placotent en attendant leur vol.

« Où est-ce que tu te rends, Pierre ? » me demande Thomas dans son français fluté d’outre-mer alors que nous attendons nos valises devant le carrousel. « À l’appartement que j’ai loué », dis-je en lui indiquant l’adresse. « On pourrait prendre un petit déjeuner après si t’as faim », me propose-t-il. J’accepte. Il dit connaître un endroit alors je lui fais confiance. Au-dessus du carrousel, je contemple un immense ours polaire empaillé qui tente d’attraper un phoque, lui aussi empaillé. Je demande à Thomas : « Tu sais s’il y a des ours ici ? »

« No polar bears here, no », nous répond le chauffeur de taxi éthiopien dans un anglais approximatif. Nous sortons du stationnement de l’aéroport et empruntons une route qui longe un lac. Les épinettes noires et quelques bouleaux bordent notre chemin vers le plateau où se trouve la ville. Le chauffeur nous explique qu’il n’y a que des ours noirs, inoffensifs et herbivores, dans les forêts avoisinantes. Toutefois, un grizzli aurait été aperçu hier à quelques kilomètres au nord de la ville, sur la Ingraham Trail. Tel un oracle, le chauffeur nous prévient que les grizzlis sont très dangereux. Il est très rare d’en voir dans la région de Yellowknife, mais que s’il y en a un, c’est qu’il a très faim et qu’il cherche de nouvelles sources de nourriture. Celui qui a été aperçu était très maigre selon ce qui a été rapporté à la radio. Peut-être visitera-t-il la ville ? Qui sait ? La taïga m’apparait alors comme un endroit dont il faut désormais se méfier. Un grizzli, la pensée d’en croiser un par mégarde me donne froid dans le dos.

Après avoir longé un autre lac, au fond d’un vallon, le taxi remonte et nous atteignons le plateau de la ville. Nous voyons maintenant très bien Yellowknife. De hauts édifices à bureaux découpent le skyline nord-américain de la ville à travers les légères fumées de feux de forêt encore planantes. Deux immenses hôtels gardent l’entrée du centre-ville. Des joggeurs traversent les intersections où d’autres touristes chinois se prennent en photos. Un tipi décoratif chapeaute l’édifice à côté duquel nous tournons pour nous rendre vers mon nouveau chez moi. Derrière nous, la rue principale s’étire en ligne droite et plate avec des feux de circulation à perte de vue, alors que devant, elle tangue vers le bas d’une colline. On voit une grande masse d’eau tout au bout, ce que je devine être le grand lac que nous venons de survoler. À peine commençons-nous à descendre la colline que le chauffeur bifurque et nous empruntons un chemin sinueux qui nous mène sur le haut d’un pic. De gros cubes d’habitations, collés serrés les uns aux autres ont été érigés comme une forteresse au sommet. N’arrivant pas à rejoindre les propriétaires de mon appartement, je laisse ma valise sur le palier du 3e étage d’un des cubes où se trouve mon appartement. Nous filons ensuite vers le bas de la colline, dans la vieille ville.

Trente minutes plus tard, Thomas et moi sommes sur la terrasse du Wildcat Café, une petite bâtisse de rondins qui date de l’époque des premiers camps miniers de la région, à savourer un ragout de bison. C’est un plat tout simple, mais vraiment délicieux. « J’ai hâte d’en voir en vrai », me dit Thomas entre deux bouchées, « t’as déjà vu des bisons ? » me demande-t-il. « Au zoo, une fois, mais jamais à l’état sauvage. »« Parait qu’il y en a, pas très loin d’ici », affirme Thomas avec le plus beau des sourires. Je croyais que les bisons vivaient dans les prairies, mais je n’ose pas le contredire. Je l’aime bien, Thomas. J’aime ce moment, près du lac à manger cette soupe avec lui. La forêt me semble s’y mystérieuse au loin que je n’oserais pas m’y aventurer seul comme il s’apprête à le faire. L’idée de croiser ce grizzli errant et affamé me terrorise. C’est peut-être là la grande différence entre nous deux : il a tout un territoire à découvrir alors que moi, c’est un sanctuaire que je recherche.

En revenant à mon cube d’habitation, je retrouve ma valise ouverte et mes affaires éparpillées pêlemêle sur le palier.


Ajouter un commentaire
Vous désirez laisser un commentaire en tant que : Anonyme
Mon compte

Politique des commentaires

L'Aquilon désire encourager des débats intelligents et respectueux entre les utilisateurs de son site Web. Nous voulons créer une plateforme où divers points de vue et opinions peuvent être exprimés sur une vaste variété de sujets.

Cependant, nous avons décidé d'établir un mécanisme de modération complète. Ainsi, tout commentaire est lu et évalué par un modérateur avant d'être mis en ligne sur le site. La modération est effectuée par les membres du personnel de L'Aquilon, selon un horaire variable. Un délai plus ou moins long peut survenir entre l'envoi d'un commentaire et son autorisation.

D'emblée, tous les articles produits par les membres du personnel et par nos pigistes permettront aux lecteurs d'émettre un ou des commentaires. Cependant, il est possible que l'option de commentaire soit désactivée en raison d'un manque de disponibilité pour effectuer la modération ou lorsqu'un article perd de son actualité.

Voici les paramètres qui guideront les modérateurs : - Éviter tout propos discriminatoire, en suivant les principes de la Charte canadienne des droits de la personne. - Éviter tout propos qui constituerait du libelle ou pourrait être perçu comme étant diffamatoire.

- Éviter le langage abusif, les injures ou les insultes

En acceptant les termes de cette politique des commentaires, vous reconnaissez que le journal ne peut être tenu responsable pour la publication de vos commentaires.

Seuls les usagers inscrits et acceptant la politique des commentaires peuvent émettre un commentaire.

Suivez-nous
Changer de ville
Aucun éditorial pour cette semaine.
Sondage

Aucun sondage sur le site présentement!

Voir tous les résultats des sondages

Salle de rédaction de Yellowknife
C.P. 456, Yellowknife, NT, X1A 2N4
T 867 766-5172
Administration
Direction | Maxence Jaillet
C.P. 456, Yellowknife, NT, X1A 2N4
T 867 766-5172
Publicité nationale
Lignes Agates Marketing | Anne Gaudet
C.P. 614, Oakville , ON, L6J 0A2
T 905-599-2561