La dévoration, un roman-feuilleton de Xavier Lord-Giroux_1

L’Aquilon est heureux d’accueillir le nouveau cycle littéraire de l’auteur Xavier Lord-Giroux Retrouvez La dévoration chaque semaine dans votre journal communautaire francoténois. (Crédit photo : Cécile Antoine-Meyzonnade)

L’Aquilon est heureux d’accueillir le nouveau cycle littéraire de l’auteur Xavier Lord-Giroux Retrouvez La dévoration chaque semaine dans votre journal communautaire francoténois. (Crédit photo : Cécile Antoine-Meyzonnade)

Saint-Andrews By-the-Sea

Été brumeux à Saint-Andrews. Les vapeurs salines de la baie de Fundy n’ont pourtant pas ralenti la saison touristique. Les Américains sont venus en masse et se sont targués d’avoir visité ce « Great White North » qu’est notre pays. Un été entier à les servir au bar du chic hôtel Algonquin. À me faire payer par certains clients avec fascination en voyant le visage de la reine d’Angleterre sur notre monnaie et à entendre les opinions des autres sur ce qui se trouve — ou pas — sous les kilts du personnel masculin de l’hôtel. « It varies, depending on one’s preference », leur répondais-je en souriant. Et, parfois, une question sur ma nationalité ou mon accent. « Are you from France? » I’m Acadian. « What’s that? » C’est compliqué…

Pour échapper à mon tourbillon quotidien, me nourrir est devenu un passetemps. Dans les assiettes qui revenaient de la salle à manger du restaurant de l’hôtel, il y avait surtout des desserts. Des pointes de gâteaux au fromage, des tartes Tatin, des millefeuilles. Certains à moitié mangés, d’autres à peine entamés, et quelques-uns revenaient même intouchés. C’est le cas d’un plat qui s’appelle « Gourmandise », l’assiette signature du chef parisien qui dirige la cuisine. C’est un plateau de multiples pâtisseries françaises à partager. Assiette rarement terminée, on dirait qu’elle est conçue pour que le remords s’impose chez le client après avoir dégusté la deuxième pâtisserie. Car, pour la clientèle américaine que sert l’hôtel, on valorise plutôt la retenue partielle face aux desserts, plutôt que leur engloutissement complet. On épate, mais on ne mange pas trop. Cela, à mon grand plaisir, car le chef, préférant que rien de ce qu’il prépare ne soit gaspillé, prend soin de m’en sauver quelques-unes à la fin de chaque soirée.

Le matin, avant de commencer mon shift, alors que les rayons du soleil tentent sans succès de percer les épaisses vapeurs qui stagnent sur la villégiature, je remonte le courant des vacanciers qui descendent Prince-of-Whales Street vers les quais où les bateaux les attendent pour les emmener voir les baleines se donner en spectacle au large. Je rentre par les portes arrière de l’hôtel, dans la cuisine. Je prends le paquet que m’a laissé le chef et je continue ma marche vers l’entrée du village où je descends une route qui longe la rivière Sainte-Croix, frontière naturelle entre le Canada et les États-Unis. Après quelques minutes, j’atteins un petit parc, en flanc de colline. Il n’y a personne. Je me choisis un banc comme on se choisit un siège dans un grand théâtre et j’attends. Je me perds dans mes pensées.

Je songe aux années qui passent. J’ai traversé toutes les provinces du pays, dans quel but ? Me découvrir ? Dominer l’immensité du territoire ? Le travail de restauration m’a permis de m’arrêter dans la plupart des grandes villes du pays, d’enfiler des uniformes, et de servir les gens. De me déraciner sans jamais parvenir à m’attacher à une personne ou à un endroit. Toutes les provinces m’ont digéré. À chaque endroit où je me suis arrêté, où j’ai servi des clients, je suis tombé amoureux et j’ai été rejeté. J’ai suivi les autoroutes du pays, me répétant que le prochain arrêt serait le bon. Que l’amour et le bonheur se trouveraient probablement sur telle ile, dans telle ville ou par-delà telle rivière ou telle montagne. Il ne l’a jamais été. Tous ces rejets ont taillé une faille en moi et je ne sais plus quoi faire pour la refermer. Me revoici au Nouveau-Brunswick, à la case départ avec ce ridicule kilt écossais autour des hanches. Seul, là où tout a commencé.

Le brouillard finit par se lever un peu et je l’aperçois : une petite ile, aux berges de sable et au centre de sapins. Elle porte le même nom que la rivière. Derrière elle, les collines du Maine, au vert profond, tracent l’horizon ; un cerf avançant seul sur la plage de ce tableau et quelques canards sont ballotés par les vaguelettes. Les brumes donnent du caractère au paysage. Les collines environnantes sont couronnées de vapeurs opaques aux pics fermes. Comme des touffes de chantilly sur de petits gâteaux. L’envie nous prend d’y passer un doigt et de le porter à sa langue…

Je déballe une des pâtisseries récupérées d’une assiette Gourmandises : Tartelette aux baies de saison. Je la contemple. Les mures s’entassent les unes sur les autres. Leurs drupéoles foncées comme le ciel d’une nuit d’été sont gorgées de jus. Elles ont été cueillies la vieille, à l’aube. Elles sont comme un rêve qu’on tente d’étirer. Un fruit qui évoque la paresse, le besoin de repos, le bienêtre. Je croque la tartelette alors que ces pensées traversent mon esprit. Le biscuit sablé se pose sur ma langue et les baies sont déchiquetées par mes dents. Le jus rougit leur blancheur et coule un peu aux commissures de mes lèvres. On fait tout pour attraper du coin des lèvres les morceaux qui craquent de part et d’autre de ce qu’il reste du dessert. À la deuxième bouchée, les fruits explosent de fraicheur dans la bouche. Je ferme mes yeux et je laisse mon corps tout entier savourer ce moment. J’ai une brève pensée pour l’équipage de Pierre du Gua de Mons, pour la plupart décédés d’une carence de nutriments lors de leur premier hiver en Amérique du Nord, sur l’ile Sainte-Croix. La fondation macabre de l’Acadie, sur cette ile qu’on a nommée Bone Island pendant plus de deux siècles à la suite de la découverte des ossements des victimes du scorbut. Je prends une dernière bouchée, la mâche puis l’avale. La brume redescend et l’ile Sainte-Croix disparait.

J’ai décidé de partir. On m’a offert un emploi de bureau payant, dans une tour, aux Territoires du Nord-Ouest. Je pourrais rester faire ma vie ici, en costume d’époque, dans les vieilles provinces, mais le gout de changement est trop fort. L’espoir de quelque chose de mieux est prenant. Si les provinces n’ont pas voulu de moi, peut-être que les territoires m’accepteront. À mon tour de visiter le (vrai) « Great White North ».


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