Femmes et filles autochtones : La Commission d’enquête dénonce le colonialisme

Un moment solennel réunit Marion Buller, Brian Eyolfson, Qajaq Robinson et Michelle Audette après trois ans de travaux. Les commissaires ont publié le 3 juin un rapport de 1200 pages sur le génocide autochtone. 
(Crédit photo : compte Twitter de Seamus O’Regan, ministre fédéral des Services aux Autochtones)

Un moment solennel réunit Marion Buller, Brian Eyolfson, Qajaq Robinson et Michelle Audette après trois ans de travaux. Les commissaires ont publié le 3 juin un rapport de 1200 pages sur le génocide autochtone. (Crédit photo : compte Twitter de Seamus O’Regan, ministre fédéral des Services aux Autochtones)

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées qualifie de génocide la violence dirigée contre les membres des Premières Nations depuis la Confédération. La Commission créée par Ottawa a donné une voix à 1400 survivantes ou proches des victimes. Le rapport de 1200 pages remis au premier ministre Trudeau le 3 juin lance une réflexion sur le génocide.

« Ce pays est en guerre et les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA [issues de la diversité sexuelle] sont en état de siège, s’indignent les commissaires présidés par la juge Marion Buller. Les lois et les institutions maintiennent la violation des droits de la personne et ceux des Autochtones.


Ces atteintes s’apparentent ni plus ni moins à un génocide planifié et souvent dissimulé. Cette tragédie perpétuée en sol canadien ne cadre pas avec les valeurs que le pays prétend défendre. »
Les principales structures dénoncées sont la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960 et le régime des pensionnats autochtones, des mesures officielles échelonnées sur 150 ans.


« La colonisation renvoie au processus par lequel les peuples autochtones ont été dépossédés de leurs terres et de leurs ressources, note le rapport, tout en étant assujettis à un contrôle et ciblés à des fins d’assimilation et d’extermination. Le colonialisme est une structure qui comprend de nombreux évènements différents – tous créés à partir de la même logique destructive. »

« La mort à petit feu
pour des générations »
Marion Buller soutient que le mot choisi pour nommer les torts est incontournable. « On pense souvent au génocide comme l’Holocauste ou des tueries en Afrique. Mais le type que nous avons au Canada est la mort à petit feu pour des générations. »


D’après les commissaires, l’agression systémique s’est installée dans les relations, actions et inactions, des forces de l’ordre avec les Autochtones et entre les citoyens.
« Le racisme, le sexisme, l’homophobie et la transphobie se sont immiscés dans la vie de tous les jours sous différentes formes de violence interpersonnelle. Il en résulte que de nombreux Autochtones en sont venus à normaliser la violence, alors que la société canadienne affiche une indifférence lamentable quant à la résolution de cet enjeu. »
La réticence des autorités à collaborer est documentée. La Commission avait invité 28 corps de police à livrer 479 dossiers d’enquête, mais n’en aurait obtenu que 174. Un rapport complémentaire concerne le Québec, afin de souligner les « enjeux particuliers de la langue, la santé et les services sociaux fournis par des congrégations religieuses » ainsi que les interactions avec l’ordre.

« Le viol peut constituer de la torture »
L’avocate des droits de la personne, Anne Lévesque, soutient que l’approche de la Commission est novatrice et pourrait faire évoluer le concept : « L’analyse juridique à l’appui de l’interprétation des faits est très bien étoffée. Ça rejoint des développements récents par rapport au génocide. »


Une telle évolution ne serait pas nouvelle, par exemple quant au droit à la sécurité. « À l’origine, c’était conçu comme le droit d’être à l’abri de la brutalité policière ou de l’État. Mais on reconnait aujourd’hui que la violence conjugale est une atteinte à la sécurité. Il y a 15 ans, on ne croyait pas que le viol pouvait constituer de la torture et c’est maintenant reconnu sur le plan international. »


Notre conception du phénomène est peut-être trop étroite, suggère l’avocate d’Ottawa. « Si l’on tient compte de l’expérience des femmes et des Autochtones, les meurtres et les disparitions peuvent constituer un génocide dans un sens plus large.
Quand on pense à sa conception traditionnelle, on pense surtout à l’Holocauste. Mais la version coloniale, c’est quelque chose d’insidieux pratiqué au fil des décennies, sinon des siècles. Cette reconnaissance fera des vagues pas juste au Canada, mais à l’étranger, qui vont pousser le gouvernement à agir. »


« L’ignorer serait d’une lâcheté inqualifiable »
La chroniqueuse d’Espaces autochtones de Radio-Canada, Cyndy Wylde, doute que les libéraux de Justin Trudeau soient à la hauteur des attentes. Selon elle, les commissions d’enquête se succèdent et se ressemblent.
« L’enquête réussira à produire quelques changements comme les enquêtes précédentes telles que The Aboriginal Justice Implementation Commission (2001), la Commission royale sur les peuples autochtones (1996) et la Commission de vérité et réconciliation du Canada (2015). Ignorer les recommandations m’apparaitra comme d’une lâcheté inqualifiable. »


Le premier ministre n’a pas atténué ces doutes lors de son message aux familles rassemblées. « C’est une histoire difficile à imaginer pour la plupart des Canadiens, a-t-il déclaré. Beaucoup d’entre vous ont parlé de vos pertes et vous avez dû revivre des moments douloureux. Je tiens à vous remercier pour votre courage. »


« Solutions autodéterminées par les Autochtones »
Reflétant le malaise de la classe politique, le chef libéral n’a pas repris le mot « génocide » pourtant mentionné 122 fois dans le rapport, même si des participants l’ont scandé en sa présence. Plus tard dans la journée, il a rappelé la conclusion des commissaires que « la violence tragique dont ont été victimes les femmes et filles autochtones constitue un génocide. »


Parmi ses 231 recommandations, l’Enquête insiste sur la création d’un poste d’ombudsman et d’organismes de surveillance policière, ainsi qu’un tribunal des droits des Autochtones et de la personne. La Commission exige des actions de tous les gouvernements en matière de santé, éducation, sécurité et culture, « des solutions autodéterminées et des services dirigés par les Autochtones ».


Justin Trudeau s’est engagé à élaborer un plan d’action national et de prendre « des mesures concrètes, cohérentes ».


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