Kronik Épidémik du 14 août 2020

NDLR Il s’agit d’un texte d’opinion qui n’engage que son autrice. Les comportements décrits dans ce texte ne constituent pas une méthode reconnue pour interagir de façon sécuritaire en présence d’ours.

NDLR Il s’agit d’un texte d’opinion qui n’engage que son autrice. Les comportements décrits dans ce texte ne constituent pas une méthode reconnue pour interagir de façon sécuritaire en présence d’ours.

Cabin Radio a relayé la mauvaise nouvelle. La sécurité publique est désormais une menace pour les ours noirs, sur le territoire desquels on habite. Ça va pas ben. J’ai le gout de me faire une pancarte pour aller parader devant les bureaux de la GRC : BLACK BEARS LIVES MATTERS!
Aucune bête du monde ne mérite la mort au nom de la sécurité publique, si vous voulez mon avis. A fed bear is a dead bear, dit l’adage. La ville devrait peut-être se préoccuper, en premier lieu, de ce qu’elle met dans ses poubelles ! La bouffe, sous toutes ses formes, ce n’est pas là que ça va anyway, right ? L’ours aurait dû être endormi et relocalisé, très loin. Par des gens qui s’en soucient et dont c’est le métier, t’sais. Un geste bas et gratuit, comme beaucoup trop de coups de fusil.
Ma rage face à cette bêtise humaine me rappelle une scène de film saisissante où le protagoniste venge la vie d’un ours abattu par des braconniers. Le film s’appelle Ghost Dog, la Voie du samouraï (1999). Assurément un des meilleurs du sympathique réalisateur américain Jim Jarmusch. J’affirmais dernièrement ne pas aimer les films avec des guns. Il y a deux trois exceptions notoires, dont celle-ci. Notre super héros, Ghost Dog, est un tueur à gages afro-américain qui suit le code d’honneur des samouraïs du Japon médiéval. Une manière de gangster mystérieux et spirituel qui communique à l’aide de pigeons et inspire le respect partout où il passe.
Sur sa route, en forêt, il s’arrête à la hauteur de deux chasseurs qui s’affairent sur le corps sans vie d’un ours noir. Il sort de la voiture et initie la conversation. (Traduction libre): « Wow ! C’est un sacré gros que vous avez tué-là ! C’est drôle, je ne savais même pas que c’était la saison de la chasse à l’ours » ! Le braconnier, suspicieux : « Tu es un agent de la faune, tu travailles pour le fédéral ou quoi ? » Ghost Dog: « Non non, je demande, simplement. » Le chasseur : « Je vais te dire quelque chose : il n’y a plus beaucoup de ces “big black fuckers” dans les parages alors quand on a la chance d’en avoir un, on ne le manque pas ! » Ghost Dog (qui est gros et noir et manifestement les ennuie) de rétorquer, avec sensibilité : « Ah ! C’est pour ça que vous les tuez, parce qu’il n’y en a plus beaucoup ? » Sur quoi, l’autre chasseur sort sa carabine et la pointe sur notre ami, menaçant : « Il n’y a pas trop de gens de couleur non plus autour d’ici. Tu devrais surement rembarquer dans ta voiture de luxe et t’occuper de tes affaires. » Ghost Dog: « tu as probablement raison ». Il se retourne pour ouvrir la portière, sort de son veston bleu un fusil, tire le chasseur à la carabine et vise l’autre sciemment derrière le genou. Ghost Dog, avant de l’achever : « Vous savez, dans les anciennes cultures, l’ours était considéré égal à l’homme. » Le chasseur blessé : « Il n’y a pas d’anciennes cultures ici, Monsieur. » Ghost Dog: « Parfois, oui. »
Pow! Le deuxième chasseur mort, à côté de l’ours noir mort, sacrifié à la connerie de l’homme. Quelle belle scène ! Quel beau retour de balancier ! Et quelle belle illustration du racisme primaire du redneck américain moyen (nous sommes en Amérique) qui tirerait, indifféremment, sur un Indien, un Noir, un ours… Ce genre de justice instantanée n’est viable que dans la fiction, malheureusement.
La peur irrationnelle des ours est comparable à la peur de l’autre, à la peur de l’inconnu qui motive les comportements racistes des gens. Pour avoir peur des ours noirs, il ne faut vraiment pas les connaitre. Et là, je ne parle pas des inquiétudes que font naitre un ours qui gambade en ville, bien sûr que c’est préoccupant, mais des gens qui ne partiraient jamais sans poivre de cayenne ou sans arme pour se défendre d’une improbable attaque en forêt. Pire, des gens qui s’abstiennent de camper ou d’aller prendre une marche dans les boisés. Il pourrait y avoir un ours. Et dans la tête de beaucoup, un ours égale une mort certaine. J’en ai rencontré beaucoup à Yellowknife. Je trouve ça triste et je pense qu’on devrait faire plus d’éducation populaire à ce sujet. Les gens s’empêchent de vivre et de jouir de la nature pour des peurs non fondées. Par ignorance.
Des ours noirs, j’en ai rencontré souvent. Creux dans le bois et seule. Parfois des face-à-face de quelques mètres à peine. Bien sûr que j’ai eu peur, mais jamais je n’ai eu besoin de me défendre, de me sauver, de grimper à un arbre. Rien. Simplement de leur parler doucement. Respect, humilité. Nous sommes chez eux. Je suis chez toi et je le sais, je te respecte, regarde, je m’en vais, je ne veux pas te déranger ou t’effrayer, je vais prendre cette trail qui s’éloigne de la tienne… L’ours, quand il me voit ou m’entend, se dit : « Ah non ! Un humain ! », et il change pacifiquement de direction aussi… Ce ne sont pas des bêtes dangereuses ou agressives du tout et je suis d’avis qu’il est préférable de n’avoir aucune arme ; de n’être en rien menaçant pour la bête. Surtout si le premier réflexe du marcheur apeuré est de pointer sa bonbonne en direction de l’animal. Quiconque s’est déjà fait poivrer ne souhaite ce sort à personne. Être sur la défensive peut aussi être perçu comme une offense de la part de l’ours. Je n’aurais pas voulu avoir de chien avec moi non plus, parce que ces rencontres, que je reçois comme des cadeaux précieux, n’auraient alors jamais eues lieu. Même mes rencontres avec des grizzlis se sont bien passées. C’est dire. Pas tant de la chance qu’une question d’attitude et de comportement appropriés. Voilà.
Aimons les ours et arrêtons d’en avoir peur et de les tuer !


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