Kronik Épidémik

Je me souviens. Moi non plus. Plus de rien. Sinon, d’aussi loin, le printemps, c’est la crise, toujours. Extase et angoisse, en alternance. La glace qui craque, les plombs qui pètent, les ponts qui cèdent, les torrents, les grands débordements, la débâcle intérieure. L’esprit en otage de courants trop puissants, de pensées trop rapides pour lui. Je vais prendre un aller simple pour l’absolu. Souvent. Je me souviens moi non plus.

Se faire de nouveaux amis et attraper le virus de l’amour en pleine épidémie. Le genre de plaisir piquant, d’amour qui laisse des marques, qui rend accroc, qui donne une saveur téméraire et transgressive à la vie. On se réveille tard le sourire dans l’oreiller, contents de pouvoir dormir avec des cadrans détraqués. Tous nos vêtements sentent le feu de palettes. La paix du monde est palpable.

Sauve qui peut ! Oui, mais on ne peut pas, on ne peut plus. Nulle part où aller, où se sauver, nulle part de mieux anyway. Dans le bush profond. Sur le bord des lacs en fonte. Là où le signal ne se rend plus. Là où on peut hurler notre intensité toute existentielle sans passer pour des exilés d’asile. Ou des ivrognes. Autour du bucher, on se trouve privilégiés et chanceux d’être ici. Pognés ensemble au paradis.

Sur les ondes de Moose Fm, the biggest variety in town, depuis au moins 40 ans, les même vieilles rengaines des années 80. Pat Benatar, très à propos : « … What are we running for? We’ve got the right to be angry. What are we running for? When there’s nowhere we can run to anymore ». Nous serons invincibles, ben oui… ! En attendant, on se disait, dans notre délicieuse proximité, que ce serait une très bonne idée d’apprendre les rudiments de la survie dans la taïga. Pas fou du tout, non plus, de profiter de cette abondance d’énergie solaire et construire de très grandes serres pour faire pousser des légumes pour toute la communauté. On jase. On rêve, là.

Oublier le cauchemar en cours, l’économie locale qui part en couilles, le service à l’auto du McDo, le parking du Walmart plein, la menace virale virtuelle, le fantôme de la mort qui miaule, la danse des robots à l’épicerie, la liberté conditionnelle, la liberté sous surveillance. Le peuple dedans en prison, les industriels dehors en activité. Saisir sa rage par les griffes. Fuir la peur comme la peste. Toucher à tout, câliner les amis, partager les amants, les plus libertaires, les plus mordants, qui tâtent à tout eux-autres aussi. Oublier le cauchemar en cours et en profiter pendant que ça passe : la vie !


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