"Nous sommes des orphelins sur notre propre territoire !" : Jose Kusukag et l'avenir linguistique au Nunavut

30 janvier 1998
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À l'approche d'une conférence sur les politiques linguistiques du futur territoire du Nunavut, José Kusugak considère que le moment est venu de s'interroger sur la place qu'occupera l'inuktitut au sein de la société du Nunavut.

Dans les prochaines semaines, la Commission d'Établissement du Nunavut (CEN) convoquera une conférence sur les politiques linguistiques du futur territoire. On y discutera principalement de la place qu'y occupera l'inuktitut, mais aussi celle de l'anglais et du français, les deux langues officielles du Canada. Dans le but de cerner les enjeux de ce débat, L'Aquilon a rencontré, le 21 janvier dernier, M. Jose Kusugak, le président de Nunavut Tunngavik Inc (NTI) au studio de CFRT à Iqaluit. M. Daniel Cuerrier de l'Association Francophone du Nunavut (AFN) participait à cette rencontre.

Après l'inauguration du nouveau territoire au 1er avril 1999, le Nunavut va se retrouver dans une situation qui, à certains égards, peut suggérer la singularité linguistique du Québec au Canada. Une minorité ethnique de l'ensemble canadien se retrouvera majoritaire sur son propre territoire. Le rapport Footprints2 de la Commission d'Établissement du Nunavut prévoit qu'à cette date, le nouveau territoire comptera une population totale de quelques 27 000 individus, dont 85 pour cent seront Inuit. Or plus de 80% de ces résidents inuit parlent toujours leur langue ancestrale.

"Au Canada il y a une loi pour protéger les langues officielles, a expliqué Jose Kusugak. Mais au Nunavut, nous n'avons pas une telle loi pour protéger notre langue. Nous sommes des orphelins sur notre propre territoire ! Il va falloir qu'on trouve le moyen d'insister pour arriver au même résultat. Dans le moment ce n'est que par le bon vouloir des gens si notre langue est respectée. Vous connaissez comme moi l'importance de la langue."

Même si l'inuktitut est reconnu comme langue officielle dans les TNO, c'est l'anglais qui est largement utilisé comme langue de travail à travers l'appareil gouvernemental. Il en va de même à l'école secondaire où l'anglais jouit toujours du statut de langue première. Kusugak est persuadé que la majorité de la population au Nunavut désire vivre dans sa langue, tant sur les lieux de travail que dans les commerces ou à l'école.

Or pour devenir un outil de communication vraiment efficace, l'inuktitut doit être standardisé, d'abord pour niveler les variations importantes entre ses multiples dialectes, mais surtout pour uniformiser son mode d'écriture et le rendre accessible à tout le monde circumpolaire. L'écriture syllabique n'est utilisée que dans les régions de Baffin, du Keewatin et du Nouveau Québec, tandis que partout ailleurs, y compris au Groenland et en Alaska, on écrit l'inuktitut en caractère roman. Seulement 21% des Inuit dans le monde utilisent toujours l'orthographe syllabique. "C'est à la conférence sur les politiques linguistiques qu'on va s'occuper de ces questions, mais nous allons considérer l'ensemble du problème", de préciser le président de NTI.

Comme le Nunavut fera toujours partie du Canada, les lois canadiennes, et en particulier la Loi sur les langues officielles, s'y appliqueront, a cru bon de rappeler Kusugak. On pourra donc y trouver des services en français et en anglais, là où, selon les termes de la loi, le nombre d' "ayant droit" le permettra.

Mais dans la réalité de tous les jours, l'anglais occupe une place prédominante tant dans l'administration publique, qu'à l'école ou dans les médias. Footprints2 fait d'ailleurs remarquer que 78% de la population qui parle inuktitut, parle aussi l'anglais. Le risque de l'assimilation pur et simple à l'anglais reste élevé pour la génération montante comme on peut déjà l'observer à Kugluktuk et Cambridge Bay dans le Kitikmeot où il arrive de voir des parents inuit unilingues et des enfants anglicisés qui n'arrivent plus à se comprendre mutuellement.

Daniel Cuerrier a demandé au leader inuit s'il croyait que l'inuktitut avait des chances de survivre et de s'épanouir à plus long terme. "La fierté de s'exprimer en inuktitut s'affirme de plus en plus. Mais il faut prendre une génération à la fois, une décennie à la fois et s'assurer que notre langue soit toujours là." a répondu José Kusugak.
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