Je ne m’appelle pas George, je suis George

Lors du mois de l’Histoire des Noirs en 2019, j’avais écrit sur Stanley G. Grizzle et son refus de répondre à ce prénom commun, George, donné à tous les porteurs noirs employés dans les trains. Voilà qu’un autre George nous pousse à deconfiner notre parole et regarder en face notre quotidien. Oui, on se questionne, on s’informe, on s’insurge, on reconnait que si les communautés racialisées s’en tirent mieux au Canada que chez nos voisins du sud, on a aussi du chemin à faire.

La Manifestation Black Lives Matter à Yellowknife
C’est mon adolescent qui m’a convaincue à y aller. Je lui ai demandé s’il souhaitait y participer. Bien sûr, Maman ! Étonnée de le voir aussi déterminé à sortir de la maison de son propre gré et surtout participer à une marche, je lui demande pourquoi. Il me raconte ses propres expériences de racisme. Je ne veux pas sous-estimer ce qu’il me dit, mais je lui fais remarquer qu’ici, ce sont les autochtones qui sont les plus à plaindre. Du tac au tac, il me rétorque : « Maman, ce n’est pas parce que ce sont surtout les femmes qui subissent les agressions sexuelles qu’on ne va pas dénoncer les agressions sexuelles faites aux hommes ! Je suis conscient que le racisme contre les autochtones est plus grave, mais il faut aussi dénoncer le racisme contre les Noirs. »
Et voilà, du haut de ses 14 ans, Kyle me lance son argument choc et je suis surprise que toute sa classe, munie de pancartes BLM, se soit jointe à la manifestation. Oui, les discriminations contre les autochtones sont plus ravageuses ici. Or, les microagressions contre les autres communautés racialisées ne doivent pas être ignorées pour autant.

Les BIPOC sont épuisés et/ou désabusés
Des conversations difficiles ont lieu un peu partout et c’est tant mieux, car les BIPOC (Black, Indigenous and People of Color) sont fatigués de s’époumoner contre le racisme systémique. Certains politiciens ont peur de qualifier le racisme de systémique. Quand quelque chose est systémique, on ne le voit pas, car c’est ancré dans le système. Les individus qui ne sont pas touchés ne le perçoivent pas. C’est un système qui les favorise et ils pensent que tout le monde est logé à la même enseigne. Un jeune finissant de l’école Allain St-Cyr m’a complètement bluffée quand il a pris la parole à la marche BLM de Yellowknife. Essentiellement, il reconnaissait être Blanc, jeune et maladroit, mais indiquait qu’il devait utiliser son privilège pour soutenir le mouvement BLM. Oui Jack, tu as déjà maitrisé ta fragilité et tu as intégré le fait qu’il ne suffit pas d’être non-raciste ; il faut être antiraciste.
Le silence n’est pas une option et surtout il ne faut jamais balayer du revers de la main quand une victime vous dit qu’elle a souffert de racisme.

Les racismes entre BIPOC
Quand on me demande mes expériences personnelles de racisme, celle qui me vient toujours en tête est celle que j’ai vécue quand j’étais encore à l’université. Une autre immigrante venue d’Asie m’a traitée de « fille venue de la jungle » et qui ne devrait pas, selon elle, oser lui adresser la parole.
Notre altercation a débuté par une conversation concernant les réfugiés du Kosovo qui étaient massivement évacués vers le Canada au printemps de 1999. Elle était indignée que le Canada accueille tous ces réfugiés qui étaient, selon elle, un fardeau pour les payeurs de taxes canadiens. Je lui ai fait remarquer que les bombes pleuvaient sur le Kosovo et que le Canada — qui y intervenait aux côtés des autres forces de l’OTAN — se devait de protéger autant que possible les populations civiles. Ça ne la convainquait pas.
Une collègue québécoise intervient dans la conversation et lui demande si le Canada n’aurait pas dû l’accueillir elle aussi. Et là elle se met à hurler : « I am not a refugee! » et on a droit à tous les détails concernant le processus d’immigration de sa famille de classe supérieure qui a fait honneur au Canada en y immigrant. Du coup, je me sens visée et je lui dis qu’être un réfugié n’est pas un crime. Elle pique une crise, me traite de tous les noms et s’en va au bureau de notre directeur de recherche pour relater sa version des faits.
Le patron vient voir et Lise, ma collègue québécoise pure laine, est si furieuse qu’elle en bégaie, elle raconte qu’elle vient d’assister à un incident de racisme éhonté. Elle menace de porter le cas à la Commission des droits de la personne et aussi auprès des instances habilitées de l’Université de Sherbrooke.
De mon côté, je ne réagis pas, je reviens du Rwanda et j’ai tendance à tout relativiser. Après avoir vu des êtres similaires à tous points de vue s’entretuer, le racisme ne m’affecte plus quand il est dirigé contre moi.
Notre patron réussit à calmer le jeu et nous demande de ne plus parler politique avec notre collègue. Plus tard, il nous a confié, à Lise et à moi, qu’il était lui-même réfugié, parti jeune adolescent de Hongrie pour débarquer au Canada en 1956. Notre collègue a été mise à la porte une année plus tard, un soulagement pour notre équipe et en particulier pour moi, l’imperturbable.
On a tendance à se focaliser sur le racisme des Blancs contre les autres communautés, mais on oublie que d’autres solitudes menacent aussi l’harmonie de notre multiculturalisme.

La pointe de l’iceberg
Il m’est arrivé de me faire dire par des amis ou des collègues : « toi, tu n’es pas comme eux ».
Surpris en train de globaliser des comportements individuels de leurs semblables, ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié que toi aussi, tu es Noire. Et dans le même souffle, ils te « rassurent » que les commentaires ne s’appliquent pas à toi. Tu es l’exception. Vous parlez d’un compliment !
Jusqu’à récemment, je ne répondais pas. Mais maintenant, je m’oblige à répondre : en quoi suis-je différente ? Simplement pour inciter la personne à confronter ses propres préjugés. Je prends aussi l’habitude de dénoncer des propos haineux ou ceux qui dénigrent un groupe de personnes.
C’est ma modeste contribution à ébranler les racismes institutionnel, sociétal, civilisationnel, potentiel qui sont invisibles et difficiles à prouver contrairement au racisme individuel qui n’est que la pointe de l’iceberg.


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