Isolement : est-ce qu’on en fait trop?

Melissa Hernandez et son fils, assignés à résidence, parce que ce dernier a participé à un tournoi de soccer. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Melissa Hernandez et son fils, assignés à résidence, parce que ce dernier a participé à un tournoi de soccer. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

 

Est-il excessif de demander à des personnes pleinement vaccinées qui ne sont pas des contacts directs de COVID-19 de s'isoler sans possibilité de sortir de leur terrain? Tour d’horizon.

Encore pour quelques jours, mille «contacts» et tous les membres de leur ménage s’isolent à Yellowknife. Il leur est interdit de sortir de leur terrain. Qu’ils soient vaccinés ou non. L’administration de la santé publique n’a pris aucun risque pour endiguer l’éclosion de COVID-19. En fait-elle assez, peu ou trop ? Médias ténois a posé la question à trois experts.
Début mai, le nombre de cas de COVID-19 a grimpé en flèche aux Territoires du Nord-Ouest. Il n’y en avait eu qu’une cinquantaine parmi les résidents depuis le début de la pandémie et, en date du 12 mai, le compte est rendu à 112. Cette flambée découle d’une éclosion du variant britannique à l’école primaire N.J. Macpherson.

Il y a, le 12 mai, 63 cas actifs de COVID-19 à Yellowknife. 87% sont des mineurs. Parmi eux, la moyenne d'âge est de 8 ans et demi. Les cas actifs touchent des élèves, des contacts de ceux-ci et des membres de leur ménage. Heureusement, « le nombre de nouveaux cas diminue chaque jour », a affirmé l'administratrice en chef de la santé publique, la Dre Kami Kandola, lors d’une conférence de presse, le 12 mai.

Tous les élèves et les membres du personnel présents à l’école N. J. Macpherson, entre le 26 et le 30 avril, ont été considérés comme des contacts. C’est quelque 475 personnes, selon le directeur de l’école. Ce chiffre est monté à 1000 contacts en ajoutant une quinzaine de sites d’exposition : tournoi de soccer, restaurant Bullock’s, classes de ballet, autobus scolaires, entre autres.

Selon l’administration de la santé publique, il n’y a toujours pas de transmission communautaire. Les autorités sont ainsi en mesure de relier les cas les uns aux autres, par l’heure, le lieu ou les sources d’exposition. D’ailleurs, aucune transmission n’a eu lieu aux sites d’exposition.

Des mesures «drastiques»

Les trois experts consultés s’entendent sur un point : le gouvernement des TNO a une approche très agressive. « La stratégie adoptée vise à éliminer la COVID, dit Nimâ Machouf, épidémiologiste à une clinique médicale montréalaise. Des fois, on ne comprend pas trop la logique. Mais même s’ils exigent un confinement ou des mesures drastiques pour trop de personnes, globalement ça va vous aider : vous n’allez pas trainer la COVID. »

Avec une moyenne de 2,7 personnes par ménage à Yellowknife, selon le Recensement de 2016, cela signifie qu’entre 10 et 15 % des résidents s’isolent présentement pour y parvenir.

À travers le monde, les pays qui s’en sortent avec le moins de dommages sont ceux qui cherchent à éradiquer le virus plutôt qu’à aplatir la courbe, comme le font la Nouvelle-Zélande ou l’Australie.

« L’approche Zéro-COVID n’est pas une mauvaise approche, dit Philippe Lagacé-Wiens, médecin microbiologiste et assistant professeur au département des maladies infectieuses à l’Université du Manitoba. Elle permet un contrôle très rapide des éclosions. »

« Au Québec, ça fait un an et demi qu’on joue au yoyo, poursuit Nimâ Machouf. C’est pire pour tout, pour la santé physique, la santé mentale, l’économie et l’éducation. »

Depuis l’arrivée de variants préoccupants, les autorités à travers le monde serrent la vis. Selon les études, l’infection causée par le variant britannique, plus virulent, est associée à un risque plus élevé de mortalité, d’hospitalisation et d’admission à l’urgence. Il est aussi plus contagieux chez les enfants.

« Votre santé publique a craint le variant britannique, analyse Benoit Barbeau, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM et expert en virologie. Ceci dit, la bonne nouvelle, c’est qu’il répond très bien au vaccin. »

Le vaccin comme mitigation

Imposer l’isolement aux personnes vaccinées est par contre exagéré, selon les trois experts. Le taux de vaccination des Yellowknifiens est élevé : 63 % sont pleinement vaccinés (deux semaines après la 2e dose) et 71 % le sont partiellement (1 dose ou moins de deux semaines après la 2e dose).

« C’est plutôt excessif d’imposer une quarantaine chez les gens entièrement vaccinés, dit Philippe Lagacé-Wiens. Ils ne devraient qu’être testés s’ils développent des symptômes. Plein de pays, dont les États-Unis, considèrent désormais la vaccination comme un facteur de mitigation pour l’isolement. »

L’idée que même les membres vaccinés du ménage d’un contact doivent s’isoler 14 jours fait rire Benoit Barbeau, qui s’excuse aussitôt. « C’est simple, le gouvernement n’a pris aucune chance. Déjà que ces personnes sont des contacts de contact. Oui, une personne vaccinée peut être contaminée, mais elle va fort probablement développer peu ou aucun symptôme et sera fort probablement moins contagieuse, car sa charge virale est diminuée. »

Le vaccin Moderna protège à 94 % deux semaines après les deux doses. Durant la conférence de presse, la Dre Kandola a dit que, parmi les cas positifs, « moins de cinq étaient des adultes vaccinés ou partiellement vaccinés ».

Pas facile à vivre

Dans la famille Hernandez, ils sont cinq adultes et deux enfants à s’isoler, car le plus jeune a participé au tournoi de soccer. Les adultes, incluant une retraitée, sont chanceux : ils peuvent télétravailler.

« On a su le 3 mai, avec les notifications d’exposition, qu’on devait s’isoler », dit Melissa Hernandez, la mère du jeune sportif. Les enfants ont été testés le 7 mai – un test rapide les a déclarés négatifs et ils attendent encore le résultat du test sur écouvillon, dit test PCR. Quatre des cinq adultes sont pleinement vaccinés, tandis que le cinquième a reçu sa deuxième dose il y a moins de deux semaines. « C’est un moment plus difficile à passer, mais on le fait pour nous et les autres, c’est important, dit Mélissa Hernandez. Ce n’est pas si pire, on a une maison où chacun a son espace avec un balcon et un terrain pour sortir. »

C’est plus dur pour un homme qui s’est retrouvé, dans le cadre de ses fonctions, à l’école N.J. Macpherson le 29 avril. « Je vis dans un petit appartement avec ma conjointe, on n’a pas accès à une cour, rien. On est pris à l’intérieur. » Il a passé un test PCR le 4 mai et le résultat négatif lui a été annoncé le 8 mai. «C’est exagéré comme conditions. On est pleinement vaccinés, mon test est négatif et on est encore pris une semaine à s’isoler », confie-t-il.

Le garçon de la conjointe de Sébastien Lévesque fréquente la prématernelle à l’école N.J. Macpherson. À part sa conjointe, travailleuse essentielle de retour au boulot, impossible pour le beau-père et ses deux colocataires de télétravailler. « On est trois à avoir perdu notre source de revenus », dit le peintre en bâtiment. Sa conjointe est pleinement vaccinée et les hommes n’ont reçu qu’une dose. Le travailleur autonome déplore que l’isolement n’ait pu être interrompu après le résultat négatif du petit, testé le 3 mai.

Les tests PCR peuvent produire des faux résultats négatifs, par exemple, si le virus ne s’est pas assez multiplié au moment du test ou si celui-ci est mal effectué. « Le problème, selon le médecin microbiologiste Philippe Lagacé-Wiens, c’est qu’on ne sait pas quand l’infection commence chez une personne. Le test PCR est sensible à 90 % la première journée des symptômes. La période d’incubation varie de 1 à 14 jours. Elle est de 5 jours en moyenne et 50 % des gens vont avoir une période d’incubation plus longue. »

L’épidémiologiste Nimâ Machouf et le professeur Benoit Barbeau jugent cependant qu’un résultat négatif quatre jours et plus après le contact reste normalement négatif. C’est signe d’une charge virale moins importante, selon M. Barbeau.
N’empêche, le GTNO exige que tous les contacts à l’école N.J. Macpherson et aux sites d’exposition passent un test de dépistage entre le 10e et le 14e jour de leur isolement et qu’il soit négatif pour y mettre un terme. Recevoir les résultats peut prendre de 3 à 5 jours, ce qui risque de prolonger la période d’isolement, pour eux et les membres de leur ménage.
En date du 12 mai, le GTNO avait déjà réalisé 2151 tests en lien avec l’éclosion et 97,1% étaient négatifs.

Ne «PAS quitter» votre terrain

Le gouvernement des TNO interdit d’interrompre l’isolement, peu importe le résultat et le moment du test PCR. Et, s’isoler veut dire que « si vous ne présentez aucun symptôme, vous pouvez sortir sur votre terrain, mais PAS le quitter. »
Cette directive a surpris plusieurs Ténois, habitués de prendre l’air durant leur auto-isolement à un retour de voyage.
« C’est exagéré d’empêcher les gens de circuler s’ils gardent leurs distances, dit Benoit Barbeau. Les autorités doivent tenir compte des données et des probabilités. » Prendre une marche fait un grand bien, dit-il. « Je ne vois aucune raison d’imposer ça, à moins qu’on ne fasse pas confiance à la population des TNO. »

Nimâ Machouf corrobore, ajoutant qu’une minorité peut enfreindre les consignes. Elle suppose d’ailleurs que ce sont des gens de retour de l’extérieur des TNO « qui n’ont pas respecté l’auto-isolement de 14 jours qui ont foutu le bordel. »
La période d’isolement achève néanmoins pour la grande majorité des Yellowknifiens. Les écoles, toutes fermées le 2 mai, rouvrent lundi prochain – ce qui soulagera bien des parents.

Mais pour la quarantaine de ménages qui partagent sans barrière leur quotidien avec un ou plusieurs cas de COVID, il leur faudra patienter au moins 24 jours.

« Un cas peu sévère peut être contagieux pendant 10 jours, a expliqué la Dre Kami Kandola durant la conférence de presse du 12 mai. Les membres du ménage peuvent contracter l’infection à la toute fin, alors leur minimum de 14 jours d’isolement débutent après ces 10 jours. » Dans un communiqué envoyé après la conférence de presse, le GTNO écrit même « jusqu’à 28 jours, ou plus », ce qui couvrirait deux périodes d’incubation. Dans tous les cas, les contacts d’un cas COVID-19 doivent communiquer avec la santé publique pour savoir quand ils pourront sortir.

Toutes les personnes citées sans être identifiées dans cet article et ses encadrés ont requis l’anonymat.

UN CAS « DRÔLEMENT QUESTIONNABLE »

Deux personnes, arrivées environ en même temps au Racquet Club, se retrouvent sur un terrain de squash le 18 avril dernier. Elles s’y affrontent et partent peu après, l’une passant par le vestiaire. Le 22 avril, la santé publique contacte l’une d’elles et lui dit qu’elle doit s’isoler. Son adversaire de squash n’a pas été contacté.

« J’ai peut-être croisé la personne infectée dans l’escalier », suppose celui qui a été placé en isolement. La santé publique lui a fait passer un test PCR le 22, le 26 et le 30 avril – soit 4, 8 et 12 jours après un contact potentiel. Tous négatifs après 48 heures. Il avait reçu sa 2e dose du vaccin Moderna le 21 avril –sa première dose le protégeait déjà à 92%, selon l’OMS. « C’est sûr que je n’ai pas parlé à la personne infectée et il y avait deux personnes dans le vestiaire où je suis passé rapidement. Je ne comprends vraiment pas pourquoi j’ai dû m’isoler, et pas mon adversaire. Je représente un risque nul. C’est quoi leurs critères ? »

Un contact étroit est défini par le gouvernement comme un contact de plus de 15 minutes, à moins de 2 mètres, sans masque.

« C’est exagéré d’avoir demandé à cette personne de compléter 14 jours d’isolement et de lui avoir fait passer trois tests PCR », dit l’expert en virologie Benoit Barbeau. Selon lui, après un test négatif au jour 4, il aurait déjà dû pouvoir retourner à ses occupations, et d’autant plus après un autre test négatif au jour 8. « Il va toujours y avoir des cas drôlement questionnables », dit-il.

L’épidémiologiste Nimâ Machouf est plus nuancée : « Le virus se propage dans l’air et peut-être que la personne infectée était dans le vestiaire juste avant lui et qu’ils n’ont pris aucune chance. »
Le Racquet Club a confirmé avoir fourni la liste des personnes sur place aux heures identifiées par la santé publique ainsi que des enregistrements vidéos. Au moment de publier, le gouvernement n’a pas expliqué comment ils y ont identifié les contacts et si les enregistrements ont été visionnés.

ISOLEMENT OU AUTO-ISOLEMENT ?
Dans la majorité de ses communications, le GTNO utilise, jusqu’à présent, de manière interchangeable les termes
« isolement » et « auto-isolement ». Par exemple, il écrivait le 23 avril que trois cas positifs « sont en auto-isolement » et demandait, le 27 avril, aux passagers près d’un cas positif dans un avion de « s’auto-isoler ». Par courriel, Dawn Ostrem, porte-parole du Secrétariat de coordination pour la COVID-19 clarifie : « L’isolement est un isolement obligatoire pour des gens qui sont des contacts de COVID-19 [NDRL : aussi pour des cas positifs et ceux avec symptômes, selon le site du GTNO], tandis que l’auto-isolement, c’est au retour de voyage. » L’isolement impose des restrictions plus sévères, dont ne pas sortir de son terrain. Mais même dans son communiqué envoyé aux médias le 12 mai, le GTNO détaille les conditions pour lesquelles les 1000 contacts doivent terminer leur « auto-isolement ».

 


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