Articles de l'Arctique, 16 avril 2021 : Groenland : vers une coalition gouvernementale

L’ancienne leadeure du parti écologiste Inuit Ataqatigiit. Pour la première fois, sa formation politique accède au pouvoir au Groenland. (Denis Lord/capture d’écran Zoom)

L’ancienne leadeure du parti écologiste Inuit Ataqatigiit. Pour la première fois, sa formation politique accède au pouvoir au Groenland. (Denis Lord/capture d’écran Zoom)

Alors que le parti Inuit Ataqatigiit s’apprête à diriger le Groenland, on ignore toujours qui seront ses partenaires de coalition.

La mise en exploitation d’une mine de terres rares et d’uranium dans le sud-ouest du pays a été l’enjeu principal d’élections anticipées. Le parti Inuit Ataqatigiit, qui s’était prononcé contre la mine, a été élu le 6 avril dernier avec 36,6 % des votes et 12 des 31 sièges.

Le parti de Múte Bourup Egede devra pactiser avec un ou plusieurs de ses rivaux, les partis Démocratique, Attasuit, Naleraq, Nunatta Qitornai, Samarbjdspartiet ou encore Siumut. Ce dernier, élu en 2018, avait lui-même dirigé le pays avec une coalition dont les membres ont constamment varié durant ses trois années de règne, hormis les indépendantistes du Nunatta Qitornai et les démocrates.

« L’allié le plus probable est le Naleraq, qui était aussi contre le projet minier », estime un professeur de problématiques arctiques à l’Université du Groenland, Uffe Jakobsen.

M. Jakobsen avance que les démocrates ont quitté les négociations avec l’Inuit Ataqatigiit ; ils avaient aussi quitté en février dernier la coalition élue, trouvant l’approbation de Siumut trop assujettie à des exigences environnementales.

La prochaine coalition devrait être connue avant la fin avril, à la prochaine session parlementaire.

Pour étrange que cela puisse paraitre, Siumut, qui a remporté 10 sièges aux dernières élections, négociait avec son rival jusqu’à ce que les tractations soient rompues, selon ce qu’annonçait l’hebdomadaire groenlandais Sermitsiaq le 13 avril dernier.

« Le parti Siumut était en faveur de la mine, mais pendant les élections, plusieurs de ses membres ont exprimé ouvertement leur opposition à celle-ci », de dire Sara Olsvig, qui a dirigé l’Inuit Ataqatigiit entre 2014 et 2018 et est aujourd’hui présidente du Conseil groenlandais des droits de l’homme.

Le parti Siumut est miné par la rivalité entre ses deux anciens leadeurs, Kim Kielsen et Erik Jensen. Ce dernier a remplacé M. Kielsen à la tête du parti en novembre ; cependant, Nielsen est toujours membre du Siumut et a obtenu plus de voix dans son comté que son rival dans le sien, mais a obtenu moins de votes que lui aux dernières élections.

Selon Sermitsiaq, c’est cette instabilité qui aurait poussé le parti Inuit Ataqatigiit à rejeter une alliance avec Siumut.

 

Des terres rares en agriculture

Le Groenland avait mis fin à sa politique de tolérance zéro face à l’uranium en 2013, mais, dès 2007, la compagnie australienne Greenland Minerals, avec des investissements chinois, avait commencé son projet de mine de terres rares et d’uranium à Kannersuit, à environ six kilomètres du village Narsaq et à quelque 900 kilomètres des côtes du Labrador.

La compagnie présentait le gisement comme « ayant le potentiel de devenir le plus important producteur de terres rares en Occident ».

« C’est dans une région où il y a des pêcheries, des élevages de moutons et de l’agriculture, précise M. Jakobsen. Les gens perçoivent que la mine peut détruire tout ça. »

« C’était un projet de mine à ciel ouvert, relate Sara Olsvig, qui est également chercheure associée à l’Institut des Sciences sociales, de l’Économie et du Journalisme de l’Université du Groenland. La première préoccupation était la poussière sur la terre et sur l’eau. […] Et les résidus devaient être entreposés dans un lac sur la montagne, avec un barrage qui aurait dû tenir indéfiniment. »

 

Un rejet massif

« Quelques semaines avant les élections, un sondage disait que 71 % des répondants étaient contre l’exploitation de l’uranium », note Mme Olsvig.

Et les élections municipales, qui avaient lieu simultanément aux législatives, ont corroboré ce rejet.

« Pour la première fois dans l’histoire, observe Sara Olsvig, Inuit Ataqatigiit a obtenu plus de 50 % des votes dans Kujalleq [sud du Groenland]. Ils ont eu plus de 70 % de votes à Narsaq. Le résultat de l’élection est tellement clair que tous les partis, quoi qu’ils pensent, admettent que le peuple a parlé. »

Selon l’agence Reuters, Greenland Minerals aurait dépensé plus de 100 millions $ à Kannersuit.

Le professeur Uffe Jakobsen souligne que la compagnie a déjà demandé une rencontre avec le nouveau premier ministre, Múte Bourup Egede, qui fut ministre des Ressources naturelles entre 2016 et 2018. « Mais ce serait dur pour eux [Inuit Ataqatigiit] de changer d’avis », juge-t-il.

Comme Sara Olsvig, il estime improbable que la compagnie obtienne un remboursement de ses investissements. « En 2009, Greenland Minerals et le gouvernement ont signé une entente stipulant que le gouvernement pouvait décider d’arrêter le projet, même pour des motifs politiques », rappelle-t-il.

Sara Olsvig concède que l’interdiction du projet de Greenland Minerals pourrait susciter de la pression d’investisseurs et de gouvernements étrangers, mais ne croit pas qu’elle entraine l’abandon d’autres projets miniers.

« Tous les partis ont dit qu’ils étaient favorables aux projets miniers, précise l’ancienne élue. Mais la plupart sont sceptiques face aux minéraux radioactifs. Il y a un autre projet de terres rares près de Kannersuit, mais sans uranium. […] La question est de savoir comment ces projets seront vus par les gens et comment ils les gèreront. »

 

Une prérogative danoise

Le Groenland dépend encore du Danemark pour la monnaie et la politique étrangère, mais légifère sur ses propres ressources naturelles.

L’uranium, explique Uffe Jakobsen, est cependant considéré comme un élément de la sécurité nationale, qui est du ressort du Danemark, et qui peut interdire son exportation.

« Quand M. Trump a parlé d’acheter le Groenland, le gouvernement groenlandais a eu cette fameuse phrase comme quoi ils n’étaient pas à vendre, mais étaient ouverts aux affaires. Ils ont besoin d’investissements étrangers et pour eux, les investissements chinois ne sont pas pires que les autres. Mais ni le gouvernement des États-Unis ni le Danemark, qui est son allié proche, ne veulent d’investissements chinois au Groenland. C’est trop près de la sphère d’intérêt du gouvernement américain. »


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