Réconciliation : Des ponts à bâtir

Angélique Ruzindana Umunyana,Catherine et Oliviya Lafferty. (Crédit photo : Denis Lord)

Angélique Ruzindana Umunyana,Catherine et Oliviya Lafferty. (Crédit photo : Denis Lord)

Vers un espace interculturel où les immigrants et les Autochtones puissent se connaitre ? 

Quel rôle peuvent jouer les immigrants dans la réconciliation avec les peuples autochtones ? C’est la question que la chroniqueuse de L’Aquilon Angélique Ruzindana Umunyana a posée à l’écrivaine et conseillère de la Première Nation des Yellowknives Dénés, Catherine Lafferty, lors d’une rencontre informelle le 16 mars dernier.

Citoyenne canadienne depuis 15 ans, Angélique Ruzindana Umunyana est une ancienne chercheuse scientifique originaire du Rwanda, un pays qui a lui aussi beaucoup souffert de la colonisation.


« Les immigrants ne savent pas grand-chose des Autochtones, explique Mme Ruzindana Umunyana à Mme Lafferty. Quand tu arrives à l’examen pour la citoyenneté, la trousse pour t’éduquer sur l’histoire canadienne ne comprend peut-être qu’une ligne et une question sur les Autochtones. »

Appels à l’action
C’était l’expérience de Mme Ruzindana Umunyana. Aujourd’hui, le guide Découvrir le Canada contient une trentaine de lignes sur les Autochtones et est explicite sur le non-respect des traités et la misère et la maltraitance dans les pensionnats.


Tout de même. Les appels à l’action 93 et 94 de la Commission de vérité et de réconciliation demandent au gouvernement fédéral de mettre à jour sa trousse d’information aux nouveaux arrivants pour refléter davantage la diversité des peuples autochtones du Canada et d’inclure le respect des traités dans le serment de citoyenneté.


Formulées en 2015, ces recommandations restent encore aujourd’hui à mettre en pratique, observe Mme Ruzindana Umunyana.


Le premier lieu d’établissement de Mme Ruzindana Umunyana, dans les Cantons de l’Est (Québec), loin des communautés autochtones a également, un temps, contribué à sa méconnaissance des Autochtones.

Alliance
Le traitement réservé aux Autochtones est ce qu’on appelle le secret sale du Canada, explique Catherine Lafferty. « [...] Nous avons été balayés sous le tapis en espérant que nous disparaissions, dit-elle, mais nous ne disparaitrons pas. Nous avons eu confiance que les traités seraient respectés, mais ça n’a pas été le cas, alors nous frappons le poing sur la table. C’est pour ça que nous avons besoin d’alliés. »


L’auteure de Northern Wildflower trouve légitime que les immigrants puissent refaire leur vie au Canada et aient accès à de bons programmes d’intégration.


Elle souhaite vivement par contre qu’ils comprennent et appuient les Autochtones. Pour cela, il faut que les immigrants soient informés.


« Ils viennent ici et n’ont aucune idée ce qui est arrivé aux Autochtones, constate Mme Lafferty. Ils pensent que tout est correct et que le Canada est le meilleur pays au monde. Il faut qu’ils aient une formation. Il importe qu’ils fassent partie de la solution. Ils peuvent comprendre parce qu’ils sont passés par là. »

Compétition et connaissance
Selon l’analyse de Mme Ruzindana Umunyana, à Winnipeg, au contraire des Cantons de l’Est, il y a plus de contacts, mais aussi plus de tensions entre immigrants et Autochtones, notamment à cause de la compétition pour les subventions, par exemple pour le logement social.


Le nombre d’immigrants a considérablement cru à Yellowknife depuis 15 ans et l’ex-chercheuse craint que si un geste concret n’est pas posé, les problèmes rencontrés à Winnipeg se reproduisent ici.


Mme Lafferty concède que certaines personnes peuvent être fâchées contre les immigrants, se demander pourquoi ils ont parfois priorité et craindre qu’ils prennent leurs emplois.


« Peu de gens, autochtones ou non, parlent ouvertement de ce genre de choses, dit Mme Lafferty, mais c’est là. C’est pourquoi cette idée d’alliance est si importante. »


Les deux femmes considèrent qu’avoir un groupe ou un espace consacré à l’interculturalité serait pertinent. À Vancouver, le Dialogues Project joue ce rôle.

Silence et parole
Lors de la rencontre entre les deux femmes, Mme Lafferty s’est ouverte sur sa vie personnelle, marquée par plusieurs tragédies au fil des générations, plusieurs d’entre elles générées par les pensionnats indiens, le colonialisme.


Ces confidences sont reflétées dans son livre Northern Wildflower, qui, dit-elle, est un hommage à sa grand-mère et suggère des façons d’améliorer le système.


Avec ses spécificités, le livre illustre une dynamique récurrente. « Je sens que mon histoire a besoin d’être dite, affirme Catherine Lafferty, parce que beaucoup d’Autochtones ne parlent pas de qui leur est arrivé. »


Mais, dit-elle, aujourd’hui, ce silence tend à se changer en parole et c’est bon. « Ils disent qu’il faut sept générations pour guérir du trauma des pensionnats amérindiens. J’essaie de raccourcir [ce terme] pour mes enfants. »

Services sociaux, emploi et éducation
Lors du dialogue avec Mme Ruzindana Umunyana, Mme Lafferty a identifié les services sociaux, l’emploi et l’éducation comme les domaines prioritaires de changements pour les Autochtones du Nord.


Les travailleurs sociaux qui viennent travailler aux Territoires du Nord-Ouest doivent connaitre l’histoire de ses habitants. Ce dossier traine depuis plusieurs années au gouvernement, dénonce Catherine Lafferty. Elle revendique également un plus grand nombre de familles d’accueil autochtones aux TNO.


L’embauche de travailleurs autochtones locaux doit redevenir prioritaire et les Autochtones, conformément aux traités, doivent pouvoir étudier gratuitement dans le Sud, d’autant plus qu’il n’y a pas d’établissement d’enseignement postsecondaire aux TNO hormis le collège Aurora.

Point tournant
Mme Lafferty croit que les Autochtones des TNO, après s’être longtemps mobilisés pour des changements, sont à un moment charnière de leur histoire. « Quelque chose de bon s’en vient, dit-elle. [...] Avec la croissance de la souveraineté, nous allons devenir prospères et égaux au gouvernement. Nous sommes les opposés des colonialistes, nous allons comprendre et probablement travailler avec des immigrants. Nous avons l’occasion de changer les relations, pour qu’aucune partie ne souffre du fait de travailler ensemble. Je crois vraiment que c’est possible. »


« Mais, ajoute-t-elle, il faut faire quelque chose maintenant. Être alliés sans rester dans notre silo, construire des ponts en évitant que ce soit politisé. »


Angélique Ruzindana Umunyana a amorcé des contacts auprès d’organismes d’accueil des immigrants, notamment la Fédération franco-ténoise, pour mettre au point un mécanisme formel qui permettrait aux immigrants de connaitre les cultures et histoires de peuples autochtones locaux dès les premiers mois de leur arrivée au Canada.

 

 


Cet article a été assigné par la rédactrice invitée de L’Aquilone, Angélique Ruzindana Umunyana.


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