Recherche sur le pergélisol à Scotty Creek : Déménager pour éviter de nager

L’étudiant Iain Thomson s’est enfoncé jusqu’à la taille près d’Old Camp. 
Il y a à peine 15 ans, on y marchait sur la terre ferme. 
(Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

L’étudiant Iain Thomson s’est enfoncé jusqu’à la taille près d’Old Camp. Il y a à peine 15 ans, on y marchait sur la terre ferme. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

À quelque 50 km au sud de Fort Simpson se trouve la station de recherche Scotty Creek qui repose en partie sur du pergélisol. Le pergélisol, c’est du sol qui reste gelé pendant au moins deux années, et on en retrouve sous quelque 50 % de la surface du Canada. Là, comme ailleurs au pays, il dégèle à cause des changements climatiques. À la station, des chercheurs récoltent mille-et-une données et y étudient les conséquences préoccupantes pour la planète. Au cours des trois prochaines semaines, Médias ténois vous racontera, entre autres, les recherches qu’on y fait et abordera l’implication grandissante des Premières Nations. Mais, d’abord, une visite guidée s’impose.

La station de recherche Scotty Creek est installée dans l’une des régions de la planète qui se réchauffe le plus rapidement, près de deux fois plus vite que la moyenne. Les chercheurs y étudient les conséquences du dégel du pergélisol et les subissent : « On a dû déménager notre camp à deux reprises, autrement, il aurait fallu nager », me dit William Quinton, directeur de la station et professeur au département de géographie et d’études environnementales de l’Université Wilfrid-Laurier, située dans la ville de Waterloo, en Ontario, lors d’un appel. Tout le monde le surnomme « Bill ».

C’est lui qui a amorcé les recherches à Scotty Creek. Les premières installations y étaient temporaires et le camp original, dit Old Camp, a servi de 1999 à 2006. « La coordonnatrice de la station vous y mènera », me dit Bill, en s’excusant de ne pouvoir m’y accueillir. Une coordonnatrice et son assistant passent près de trois mois cet été à la station, qui est en opération chaque année de mi-mars à septembre. Afin de visiter Scotty Creek, Bill m’a invitée à me joindre à une équipe de quatre étudiants de l’Université d’Alberta ce début juillet.

C’est en hydravion à partir de Fort Simpson, à bord d’un Beaver, qu’on s’y rend. Il en faudra deux remplis à craquer pour transporter tout le matériel de recherche qui inclut, entre autres, un congélateur pour conserver de précieux échantillons qui seront recueillis sur place, ainsi que des vivres et de l’eau potable. L’hydravion survole pendant une vingtaine de minutes une forêt boréale entrecoupée de lacs et de milieux humides où se mélangent toutes les teintes de vert, de jaune et d’orange. Quand l’hydravion bourdonnant se pose sur le lac Goose, près du plus récent camp, on a l’impression d’être arrivés dans un havre de paix… jusqu’à ce que les innombrables moustiques et mouches à chevreuil nous sautent dessus !

La coordonnatrice du camp, Maude Auclair, et son assistant, Iain Thomson, nous accueillent moins sauvagement que les insectes. Ils me font par la suite parcourir les quelque sept kilomètres aller-retour de sentiers vers la station. La majorité de ceux-ci sont recouverts de géogrilles, une sorte de tapis en plastique troué plutôt solide, de 60 cm de large, qui sont reliés ensemble et qui visent à diminuer l’impact des sentiers. La végétation pousse à travers les trous et, puisque les tapis distribuent le poids des homo sapiens qu’ils supportent, le sol se retrouve moins compacté. Et, là où il est gorgé d’eau, on s’enfonce moins.

Les géogrilles traversent la forêt boréale, les tourbières et aussi les marais. Elles relient ces milieux variés où sont installés des tours météorologiques, des pluviomètres, des thermomètres spéciaux qui mesurent la température du sol à différentes profondeurs et une pléthore d’autres instruments, dont une tour de covariance des turbulences de 15 mètres aux instruments sophistiqués qui enregistrent ce qui se trame dans l’écosystème où elle trône.

Sur les tourbières, on a souvent l’impression de marcher sur une immense éponge imbibée d’eau qui rebondit comme une trampoline. On y distingue facilement les empreintes profondes des ours ou des caribous. Et dans les marais, il vaut mieux ralentir pour ne pas perdre pied à cause de la profondeur de l’eau. Je comprends pourquoi Bill m’a dit d’apporter des bottes de pluie hautes : on en a jusqu’au mi-mollet par endroits. On arrive enfin à Old Camp.

« La question n’est pas de savoir si je vais me retrouver dans l’eau, mais quand ? », lâche Iain. Il tente d’atteindre une petite tour météorologique montée sur pilotis. Après quelques pas avec de l’eau jusqu’aux genoux, il se retrouve enfoncé jusqu’à la taille dans le marais. La tour météo est réajustée régulièrement sur des pilotis pour qu’elle ne s’enlise pas. Dire qu’il y a à peine 15 ans, on marchait ici sur la terre ferme !

Le cours d’eau Scotty Creek draine un bassin d’une superficie de 152 km2. Les arbres, principalement des épinettes noires, s’y tiennent pour la plupart debout, sur du pergélisol. Les camps sont établis dans ces zones où les arbres poussent, dites plateaux, qui sont d’un à deux mètres plus élevées que les milieux humides. Avec le dégel du pergélisol, le Old camp a donc dû être relocalisé en 2007 à un second camp, près de l’étang First Lake. Celui-ci a servi jusqu’en 2012 : son sol est aussi moins solide qu’avant. Bill est persuadé que le camp d’aujourd’hui, installé en 2013 sur la rive du lac Goose, va durer plus longtemps.

Le camp actuel compte quatre robustes abris d’une superficie variant entre quelque 15 et 30 mètres carrés, des demi-cylindres au squelette métallique recouvert de toile isolée. Ces abris servent de cuisine, de bureaux – il y a internet par satellite – ou de séchoir. Il y a un four au propane et un évier sans eau courante dans l’abri cuisine. Bien qu’il y ait un filtre à eau, l’eau potable est transportée par hydravion : celle des lacs environnants, d’une couleur brune transparente, est si riche en matière organique dissoute provenant de la tourbe, que le filtre bouche facilement, explique Maude.

Dans une autre tente, il y a un congélateur rempli de nourriture et un petit réfrigérateur où se mêlent des restants de repas à des bouteilles d’échantillons ramassés sur le terrain. Il y a deux autres réfrigérateurs, mais rudimentaires : il s’agit de trous d’environ un mètre et demi de profondeur, d’où le froid du sol gelé s’échappe, recouverts d’une planche de bois.

Le camp est alimenté en électricité par 15 panneaux solaires, dont un sur le toit d’un conteneur maritime qui abrite aussi un générateur au propane et qui déborde de vivres et de conserves. Une remise abrite une douche, eau chaude incluse, et deux autres logent des toilettes à incinération.

Tout le camp est ceinturé d’une clôture électrifiée pour tenir les ours à distance.

On remarque vite que plusieurs arbres sont croches ou morts en périphérie des plateaux. « Ce sont des arbres ivres », m’avait expliqué Bill. En effet, à cause du dégel du pergélisol, ils sont nombreux à chanceler sur ce sol qui s’affaisse et qui contient de plus en plus d’eau. Après un certain temps, les arbres meurent et de nouveaux milieux humides se forment.

Le dégel du pergélisol est problématique, partout au Canada ainsi qu’aux Territoires du Nord-Ouest. Qui n’a pas déjà observé, à Yellowknife, des routes défoncées ou des maisons lézardées qui s’affaissent à cause de ce dégel ? Ou à Inuvik et à Tuktoyaktuk ? Bien des infrastructures reposent sur ce sol gelé en permanence depuis des milliers d’années.

Et le dégel n’a pas que des conséquences sur les infrastructures : d’importantes quantités de carbone, de méthane ou de mercure y sont emmagasinées et seront relâchées dans l’environnement. C’est entre autres ce qu’y examinent les chercheurs et les étudiants à Scotty Creek, l’une des stations de recherche les plus occupées du nord du Canada. Et c’est ce que Médias ténois couvrira la semaine prochaine.


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