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Attentat à la mine Giant : 30 ans d’incompréhension

22 septembre 2022
L’arrivée de travailleurs, embauchés par la compagnie pour remplacer les grévistes, a généré de violentes confrontations. (Crédit photo : L’Aquilon – Archives)

L’arrivée de travailleurs, embauchés par la compagnie pour remplacer les grévistes, a généré de violentes confrontations. (Crédit photo : L’Aquilon – Archives)

Le dimanche 18 septembre marquait le trentième anniversaire de l’explosion de la mine Giant, qui a réclamé la vie de neuf mineurs. Au moment des faits, Didier Revol était journaliste pour L’Aquilon, et Keith MacNeill, producteur au réseau CBC. Médias ténois en a discuté avec eux.

Thomas Ethier – IJL
Réseau.Presse – L’Aquilon

Quelque part, dans les archives de L’Aquilon, dort un article intitulé « Un conflit dominé par la violence et l’incompréhension », signé Didier Revol au printemps 1992. La mine Giant de Yellowknife, frappée par une grève sans précédent, était devenue le théâtre d’affrontements violents, qui auront tôt fait de s’étendre à travers la municipalité. Rien ne préparait toutefois la communauté au drame qui l’attendait.

C’était un vendredi. Keith MacNeill était alors chef de production au réseau CBC, pour l’émission d’informations Focus North, diffusée dans les trois territoires. « J’étais en congé et je faisais des travaux sur le terrain, lorsque le réalisateur m’a appelé, se remémore-t-il. Il y avait une rumeur d’explosion à la mine, et je devais me tenir aux aguets. Le téléphone s’est remis à sonner deux heures plus tard. La nouvelle était confirmée, et il y avait des pertes de vies humaines. »

 

Commotion à Yellowknife

Neuf mineurs, spécialement embauchés par la compagnie Royal Oak pour franchir les lignes de piquetage, se trouvaient sous terre, à bord d’un wagon, au moment de l’explosion. Ils ont tous perdu la vie. Le gréviste Roger Warren sera reconnu coupable, près de deux ans plus tard, de neuf chefs d’accusation de meurtre au deuxième degré. Il passera 18 ans en prison.

M. MacNeill habitait Yellowknife depuis près de quatre ans, avec sa conjointe et ses trois filles, quand le drame a frappé la communauté. « C’était effrayant, se souvient-il. Nous étions effrayés de savoir que quelqu’un, au sein de notre propre ville, avait commis un tel geste. Au début, plusieurs avançaient que cette explosion était un accident, mais il est devenu très clair que quelqu’un l’avait provoquée. C’était la position officielle de la GRC. »

Trente ans plus tard, le résident se souvient d’un évènement organisé en l’honneur des victimes. « L’aréna de Yellowknife était plein à craquer, raconte-t-il. Je crois que c’était la première fois que je voyais la communauté ainsi rassemblée. Il était clair que tout le monde était profondément ému et troublé par ces pertes de vies. Plusieurs personnes rejetaient alors l’idée d’un geste criminel. On ne croyait pas qu’un conflit de travail pouvait s’escalader à ce point. »

Roger Warren aura circulé librement dans la municipalité pendant environ un an, avant d’être arrêté, puis accusé, en octobre 1993. Une caméra du réseau CBC l’aura d’ailleurs filmé par hasard, alors qu’il était toujours en liberté, et ce, sur les lieux mêmes du crime. C’était dans le cadre d’un tournage de la populaire émission Man Alive, diffusée à travers le pays.

Keith MacNeill était chargé de trouver des intervenants pour l’émission, qui portait sur les conséquences du drame dans la communauté. « La grève était toujours en cours, et nous sommes allés filmer la ligne de piquetage. Arthur Ken m’a confié quelques années plus tard avoir réalisé que cet homme au manteau de cuir, que l’on pouvait apercevoir dans l’un des plans, parmi les grévistes, était Roger Warren. »

Un été sous tension

Ouverte en 1948, la mine Giant aura été, durant plusieurs décennies, un pilier économique des TNO. C’était avant la chute du prix de l’or et l’épuisement accéléré du minerai. Au rachat de la mine par Royal Oak, en 1990, la nouvelle présidente Peggy Witte a imposé aux mineurs des mesures jugées draconiennes, par souci de rentabilité.

Le syndicat a déclaré la grève en mai 1992. L’arrivée des remplaçants, en juin, aurait grandement envenimé la situation, qui culminera en juin vers une émeute historique. « Les policiers ont dû faire usage de leurs armes lors de l’arrestation, tirant des coups de feu en l’air pour intimider les suspects », rapportait le journaliste Didier Revol, le 5 juin 1992, dans L’Aquilon. Quelque 25 grévistes seront finalement accusés de méfait.

« Il suffisait d’aller prendre une bière dans un bar pour assister, régulièrement, à des bagarres, évoque celui qui travaille aujourd’hui aux communications du comité international de la Croix-Rouge, à Genève. Les gens haranguaient dans les rues. La tension était palpable à Yellowknife. Je me souviens de voitures démolies en ville, de portes d’entrée défoncées, de graffitis sur les maisons. L’ambiance était lourde et pénible. »

Un après-midi, Keith MacNeill et sa conjointe ont fait ramener leur fille de sept ans à la maison pour la journée. « Il y avait des rumeurs de conflits entre les enfants de l’école. Nous n’avons pas pris de chance. Nous sentions qu’elle pouvait être menacée. Je travaillais aux couvertures journalistiques de CBC et, qui sait, certains auraient pu croire que nous étions d’un côté ou de l’autre du conflit. »

 

Une communauté brisée

Arrivé de France, Didier Revol n’était à Yellowknife que depuis quelques mois lorsqu’est survenu l’attentat. « Ce fut une tristesse, un deuil généralisé. Tous les résidents ont été figés par cette violence inacceptable. Quel que soit l’enjeu politique du moment, un travailleur n’a pas le droit de mourir de cette manière, au fond d’un puits, s’attriste M. Revol. Ça n’avait aucun sens. Ce fut, pour bien des gens, extrêmement traumatisant. »

L’hypothèse officielle d’un geste criminel aura d’abord été rejetée par une partie de la population. Le journaliste se souvient de la consternation provoquée par une primeur du Globe and Mail. « Le journaliste envoyé sur place a sorti la nouvelle selon laquelle cette bombe avait été posée par un ou des grévistes. Je dirais que le tempo général de la couverture journalistique, par les différents médias, a été imposé par cet article », indique-t-il.

« C’était un choc. Plusieurs ne voulaient pas le croire, pour diverses raisons. L’information a vraiment été mal accueillie par la communauté, poursuit M. Revol. C’était inimaginable que des travailleurs de cette mine aient pu commettre cet acte contre des confrères qui occupent le même métier. Il s’est malheureusement avéré que cette version était la bonne. »

« J’ai compris plus tard, bien après l’attentat, que la communauté des mineurs de Yellowknife était très serrée, souligne Keith MacNeill. Les travailleurs s’appuyaient les uns les autres depuis des décennies pour assurer leur qualité de vie, explique-t-il. La grande salle de la mine Giant, comme celle de la mine Con, était un véritable centre communautaire. »

« Certains disent que cette tragédie a brisé à jamais cette communauté de mineurs, ajoute-t-il. Encore aujourd’hui, en 2022, les gens ne sont peut-être plus en colère, mais ils vivent toujours avec un sentiment de trahison, et de perte d’une communauté. Je ne crois pas que cette plaie se refermera vraiment un jour. Plusieurs résidents n’ont jamais vraiment guéri, et je ne crois pas qu’ils feront la paix avec ces évènements. »

 


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