«Les narvals sont probablement les perdants du réchauffement climatique»

On retrouve de plus en plus d’orques dans les eaux subarctiques en raison des changements climatiques. (Bar Van Meele)

On retrouve de plus en plus d’orques dans les eaux subarctiques en raison des changements climatiques. (Bar Van Meele)

Les orques, prédateurs des narvals, profitent de la fonte des glaces de mer pour les atteindre plus facilement et les chasser en quantité. Cette nouvelle répartition risque de provoquer à terme une menace pour la survie de leur espèce dans cette zone marine


Grâce à une technique d’analyse de « capture-marquage-recapture » de 63 orques identifiées sur une période allant de 2009 à 2018, croisée avec les données des rapports d’identification des chasseurs inuits, des chercheurs de l’université du Manitoba ont découvert une augmentation significative de la présence de ces mammifères marins en Arctique.

Une nouvelle conséquence visible de l’impact du réchauffement climatique ?


« Oui », affirme Steve Ferguson, chercheur biologiste au ministère fédéral des Pêches et des Océans qui dirige ses propres études sur l’écologie des populations des mammifères marins arctiques. « C’est un changement d’une population mammifère qui résidait historiquement les eaux arctiques [et qui se retrouve maintenant] en régions subarctiques », explique-t-il.


Selon le spécialiste, la hausse des températures et la fonte des glaces de mer sont les causes principales de cette hausse d’orques dans les eaux subarctiques, car ces phénomènes leur permettent de « se déplacer dans une zone plus vaste qui est maintenant libre de glace en été ».


Steve Ferguson précise que la plupart de ces mammifères marins ont toujours été repérés dans ces régions subarctiques, mais pendant une « courte période et dans une zone plus petite ». Ce n’est donc que très récemment que les orques ont intensifié leur présence plus largement et plus longtemps dans l’Arctique canadien.

Le bouleversement climatique profite aux orques
La fonte des glaces de mer offre un terrain de chasse privilégié aux orques : elles parviennent plus facilement à pister, repérer et tuer leurs proies. L’écosystème marin est face à une modification de son équilibre dont les narvals, étant la source principale de nourriture des orques, sont les premières victimes.


Selon l’étude menée à l’université du Manitoba, le nombre actuel d’orques dans les régions subarctiques s’élève à presque 200. « Dans les modèles énergétiques, nous avons estimé que ce nombre d’épaulards pourrait consommer plus de 1000 narvals par année durant leur période de migration au cours de la saison estivale », explique le chercheur.
À en croire le spécialiste, « les narvals sont probablement les perdants du réchauffement climatique ». 


Ainsi, il convient de se demander quelle serait la réponse comportementale des narvals face à cette intrusion qui menace leur survie. Les recherches tendent à démontrer qu’ils « semblent faire preuve de fidélité » et qu’ils ont tendance « à rester dans les mêmes zones de façon saisonnière et à migrer sur des chemins similaires », constate Steve Ferguson.
C’est pourquoi une modification de leur parcours ne semble pas envisageable. « Les narvals ne déménageront probablement pas ailleurs » et ils pourraient même « éventuellement mourir là où ils vivent actuellement », précise-t-il.

Problématique inquiétante pour les chasseurs inuits
Cette étude sur les populations d’orques en eaux arctiques est aussi appuyée par des connaissances traditionnelles inuites pour aider à mieux comprendre les comportements et le régime alimentaire de ces mammifères, en plus de mieux comprendre les effets du réchauffement climatique sur ces espèces arctiques.


Puisque la fonte des glaces attire plus d’épaulards dans les eaux du Nunavut, et que ces baleines se nourrissent des mêmes animaux marins que les Inuits, ceux-ci craignent devoir rivaliser de plus en plus avec ces prédateurs pour la chasse.


Plusieurs chasseurs inuits disent que les orques « mangent tout ce qu’ils peuvent attraper », et les qualifient de « loups de la mer ». Ils décrivent ces épaulards comme des chasseurs de meute qui peuvent tuer en encerclant un ou des groupes d’animaux marins. 


Les proies des orques se réfugient souvent dans les eaux peu profondes, loin des prédateurs, et attendent jusqu’à ce qu’ils abandonnent la chasse. Certains chasseurs inuits disent aussi avoir vu des narvals, qui ont l’avantage de pouvoir utiliser leurs défenses, adopter le même comportement. Traditionnellement, les Inuits appellent ce phénomène « aarlunguyk », ce qui signifie la peur des épaulards en inuktitut. 


En octobre dernier, des chasseurs inuits ont découvert les carcasses de quatre baleines boréales échouées dans l’Extrême-Arctique canadien, à 60 kilomètres au nord de la communauté nunavoise Kugaaruk. Après avoir analysé des photos prises par les chasseurs, Steve Ferguson a estimé qu’elles auraient été attaquées par des orques à cause des lésions retrouvées sur la langue d’une des carcasses qui correspondent à une technique de chasse de ces prédateurs.
Les recherches se poursuivent pour déterminer les conséquences et les adaptations des mammifères marins face à l’essor de ce nouvel écosystème. Peut-on finalement craindre d’assister à la disparition de la population de narvals en Arctique ? « Si cela devait arriver, cela prendrait beaucoup de temps », conclut Steve Ferguson.


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