Poésie par Isidore Makaya : Pleurer jusqu’à soif

De l’enfance ou par notre tradition
Pleurer était longtemps considéré
Comme un sport national

À présent que nous avons grandi
Et que nous avons changé en nous adaptant
Aux cultures des autres
Les occasions de verser des larmes sont rendues rares,
Bloquées par la dictature de la honte
Et la menteuse virilité

S’apitoyer sur son sort,
Ressentir plus profondément ses échecs
Pleurer de joie à la réussite d’un projet
Ou éplucher des oignons pour préparer son ragoût
Sont là des moments individuels
Qui permettent à peine de répandre
Quelques onces de larmes

Mais, quand vient la perte d’un proche
L’instant nous est enfin offert
De roder nos glandes
En les vidant de tout leur fond.

Alors, nous pleurons, abondamment,
Nous pleurons, jusqu’à avoir soif,
Nous pleurons, par l’effroi ressenti face au vide,
Et à l’oubli qu’évoque pour nous
le destin des dépouilles
Humaines se décomposant dans une tombe,
sous nos pieds
Nous pleurons, par goût ou par solidarité
Nous pleurons, par tristesse ou par contagion
Nous pleurons, par compétition entre clans
Haro sur celui qui versera moins de larmes
Pour le de cujus ;
Enfin, nous pleurons,
Hommes et femmes, nous pleurons.

De ces concerts de pleurs, nos cœurs s’unissent
Des cris s’élèvent haut et fort dans le ciel
Pour interpeller ce Dieu à l’esprit politicien
De qui l’on écoute la parole, mais qui rien ne fait
Pour exaucer nos vœux de nous laisser vivre en santé,
Nous et nos chers,
Aussi longtemps que nous en avons envie

L’écho de nos voix s’entend au loin pour s’adjoindre
Les voix d’autrui et croiser notre sang
pour renforcir le groupe
Nos familles se rassemblent dans ces retrouvailles
Nos bras s’entrouvrent et nos mains se touchent
Pour se communiquer des codes mystiques
Des larmes fondent et se mêlent pour affermir
L’identité de notre communauté
Nous pleurons

Combien de litres de ce liquide versons-nous
Dans pareilles circonstances ? Peu importe
Nous voulons tout simplement nous rappeler
Notre humanité en pleurant comme des bébés
Souffrant d’otites et sevrés du sein maternel

 


Village de Nanga-Mpili, Congo-Brazzaville,
5 décembre 2014


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