Lignes Parallèles

Née à Laurier-Station en 1987, Laurie Bédard a étudié la littérature française à l’Université de Montréal. Elle est l’auteure de Ronde de nuit, paru au Quartanier en 2016. (Courtoisie Le Quartanier)

Née à Laurier-Station en 1987, Laurie Bédard a étudié la littérature française à l’Université de Montréal. Elle est l’auteure de Ronde de nuit, paru au Quartanier en 2016. (Courtoisie Le Quartanier)

J’ai des noms différents pour chaque jour, chaque heure, pour chacune des secondes qui s’ajoutent à ma vie ici.

Je les choisis soigneusement. J’aime les nommer et sentir dans mes mains la différence qui me gagne, la force surtout.

Je me contente du nom car il transpose l’histoire comme le reste et l’énergie remonte le chemin des bras vers le cœur.

Tantôt je serai Nathalie, Miranda, Rose, Imelda, Alexie, Claire. Hier, j’ai été Diane, Anya, Simone, Gisèle, Patty, Monia.

Je me recompose un visage à tout bout de champ, sur tous les bancs de neige que les rafales ramènent comme une mère sa portée. Ce n’est pas un caprice. C’est ce trouble, il faut que je l’avoue.

Il suffit que j’invite une brise dans mon anorak. Le vent remonte ici une pommette, plisse aussi un grand trait au milieu du front.

Je laisse couler le soleil sur ma joue et mes yeux se remontent jusqu’au grandes lignes de l’horizon qui se perdent de toute manière.

Oui, je sais, je suis dans le trouble.

J’ai une voix pour chaque mot ici. Il suffit de perdre une mitaine, de faire un feu avec les branches qu’on trouvera, le nourrir comme on nourrit un enfant; avec une urgence attentive.

Et on se laisse glisser ensemble dans le grand soupir entrecoupé de sanglots qui signale sa survie. Non, la disparition n’est pas pour aujourd’hui.

Il ne faut pourtant pas grand-chose pour le voir s’éteindre.

Ensuite, il faut entrer son corps dans le ventre du gros chien noir.

S’il mord mes doigts, c’est qu’il a peur lui aussi.

Mais c’est un enfant-chien et il nous aime comme seul un animal peut le faire, et on a tout à apprendre de ses yeux mouillés, et on a tout à lui donner. Il m’invite à me réchauffer dans son flanc.

Cachée ici, je les entends, je les échange comme des trésors.

Ce sont des verbes accordés à l’aveugle et ils racontent ce que j’apprends depuis toujours.

J’ai un village pour chaque pas à marcher sur la glace noire.

Il faudra encore trouver un pistolet, un pick-up, une pelle et des mitaines chaudes.

Je me suis couchée sur le sol et je me suis laissée fondre avec la neige dans un long silence.

J’ai attendu une saison, qu’un animal vienne me mordre.

Je n’ai pas eu froid. Je n’ai pas eu le temps de battre mes cils gelés.

Un autre nom m’a choisi, j’ai dû me relever à un moment.

Je ne me souviens pas.

On dirait que je suis restée, aussi.

Que ce trouble s’est pris dans mes manches; qu’il a réglé ma marche, orienté mes directions.

Nous savons que nous ne contrôlons rien mais nous n’avons pas peur.

Nous connaissons les lois qui régissent la nature.

Nous avons lu dans les livres, touché les odeurs, les peines, la texture de l’expérience : nous avons pris dans nos veines le sang qui s’écoulait de vous, en dernier.

Nous savons écouter les bruits même quand ils se taisent.

J’ai cousu les évènements entre eux sans respect pour les lieux.

J’en demande la permission.

C’est que l’enfant crie il faudrait pouvoir l’entendre, le laisser respirer, lui offrir ma chaleur.

Au mieux, il pourrait jouer. Construire un fort, nous faire une passe, qu’on la lui refasse, qu’il score enfin.

Et s’il score on battrait nos mitaines et nos cris lanceraient des musiques pour déchirer ce ciel trop grand.

Il serait temps.

J’ai mis dans mes poches des balles de neige que je laisse fondre en marchant.

Je rends les armes. Ce matin encore, j’ai ouvert un journal au hasard.

Quelques-uns de mes noms y paraissaient; des joies minces, beaucoup de drames.

Trop de drames.

J’ai dû les reprendre un par un, les consoler, les féliciter, leurs demander pardon à la place de ceux qui ne le feront jamais.

D’autres larmes se sont laissées glisser sur ma joue pour créer une patine sur laquelle plus tard, je danserai.

Pour l’instant j’ai des langues à soigner et dans mes mains des énergies à cumuler. Je laisse mes noms me les offrir.

Je laisse mes familles se réconcilier et je regarde les racines s’enfuir à travers le plancher.

Je pense au pilote qui entaille joyeusement le ciel pour rentrer chez lui.

Je pense à ce qu’il m’a dit en prenant mes épaules entre ses mains assez grandes pour me saisir toute entière : « You are safe. »

Tous mes noms veulent le croire.


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