Musique classique contemporaine : La portée des femmes

Clarisse Tonigussi. (Courtoisie CB)

Clarisse Tonigussi. (Courtoisie CB)

« On s’en va vers l’égalité en musique, mais ce n’est pas encore ça. » – Clarisse Tonigussi
 

La visibilité des compositrices est encore plus ténue en musique classique contemporaine que dans toutes les autres formes de musique actuelle, hormis peut-être le rap. C’est pour pallier cette iniquité que l’altiste Clarisse Tonigussi a mis sur pied The Canadian Women Composers Project, qu’on pourra écouter et voir au Centre du patrimoine septentrional Prince-de-Galles le samedi 26 mai, à 15 h. La Torontoise sera accompagnée en alternance par les pianistes Carmen Braden, qui produit le spectacle, Deanna Roos et Mary Kelly.


Clarisse Tonigussi a construit le répertoire de sa tournée, commencée en juin 2017, à partir d’un corpus des 90 œuvres les plus « populaires » composées par des Canadiennes, proposé par le Centre canadien de musique. « Je voulais des œuvres en ordre chronologique, explique l’altiste, qui commencent au début du XXe siècle pour se rendre jusqu’au XXIe. »


La plus récente pièce a été créée en 2017 pour Clarisse Tonigussi par Rebekah Cummins, une compositrice émergente dont le The way I dream s’inspire de la populaire œuvre de Lucy Maud Montgomery Anne... la maison aux pignons verts. C’est Carmen Braden qui accompagnera Mme Tonigussi au piano pour cette chanson. « À 15 minutes, c’est la plus longue, note Mme Braden. C’est une composition qui réchauffe le cœur. »

Des chansons en français
Parmi les autres parolières, on notera la poétesse Emily Pauline Johnson, inspirée par son héritage autochtone, et Madeleine Guimont, dont le triptyque Les chansons du cœur a été mis en musique en 1979 par la légendaire Jean Coulthard (1908 – 2000), une figure incontournable de la composition au féminin.


Dans certains cas, note Carmen Braden, la musique jouée porte la marque des origines des compositrices; c’est le cas de Rebekah Cummins, d’origine bulgare, et de la Montréalaise d’adoption Ana Sokolovic, reconnue internationalement, qui a composé pour l’opéra et la scène théâtrale, et a puisé dans la musique des Balkans.
Au menu, on retrouve aussi Carmen Braden elle-même, dont la notoriété semble croitre hors des frontières des Territoires. L’an dernier, sa pièce Songs of the Invisible Summer Stars, commandée par le Toronto Summer Music Festival, a été jouée par l’Orchestre symphonique de Toronto.
À Yellowknife, c’est Winter Lullaby, qui figure sur Ravens, son premier album, qui a été inscrite au répertoire du Canadian Women Composers Project. « Je l’ai composée et j’ai écrit le texte en 2010, rappelle Carmen Braden, quand le lac se réveille et que la glace fond, avec la lumière dessus… »


C’est par le biais de L’Association des femmes compositeurs canadiennes (AFCC) que Carmen Braden a entendu parler de l’initiative de Clarisse Tonigussi, qui cherchait des contacts dans le Nord. Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées et n’ont jamais joué ensemble. Les répétitions ont commencé environ une semaine avant le spectacle.
Étant donné la complexité de la musique classique contemporaine, Carmen Braden a décidé de partager les pièces avec deux pianistes aguerries de Yellowknife, Deanna Roos et Mary Kelly.


Les compositrices dans l’ombre

Selon la présidente de l’AFCC Carol Ann Weaver, c’est peut-être la première fois qu’il y a une tournée dans le pays avec un répertoire uniquement consacré à des compositrices, bien qu’on retrouve des évènements ponctuels, comme en fait l’AFCC, ou encore le Blythwood Winds avec Voices of Canadian Women.


Pour Carmen Braden et Clarisse Tonigussi, les compositrices sont définitivement moins jouées que les hommes. « Je ne crois pas, observe la première, que ce soit de la discrimination, sinon dans le subconscient de l’auditoire, qui s’attend à ce que la seule voix de la musique classique soit celle d’hommes; ça va prendre de l’esprit pour transcender cette attente. »


« Ce n’est pas parce que leur musique n’est pas aussi bonne, analyse sa comparse. C’est parce qu’elles ne sont pas connues. Pendant tellement longtemps, composer n’était pas vu comme un travail de femmes. Jusqu’à il y a peut-être 50 ans, le travail d’une femme était de performer. Aujourd’hui, beaucoup d’organisations travaillent pour que ça change. »


Mme Tonigussi cite le Centre de musique canadien, dont le site Internet comporte un signet dirigeant vers les compositrices. L’Orchestre symphonique de Toronto commande des œuvres à des compositrices. « On s’en va vers l’égalité en musique, croit-elle, mais ce n’est pas encore ça. Ce projet est important, il donne la chance aux auditeurs de se familiariser avec le répertoire de femmes, et peut-être à des programmeurs de le diffuser. »
À la suite du Canadian Women Composers Project, l’enseignante et pianiste Angela Draghicescu a contacté Mme Tonigussi pour monter un projet similaire à Seattle, qui est devenu Women who score et qui met l’accent sur les compositrices américaines et européennes.


Durant sa tournée, relate Clarisse Tonigussi, les auditeurs ont maintes fois exprimé leur étonnement de découvrir tant de compositrices. « Et j’ai eu beaucoup de commentaires positifs sur le contenu lui-même, ajoute-t-elle. Les gens ont beaucoup aimé la musique et elle les a divertis. Et c’était aussi mon but, avoir un répertoire complet créé par des femmes, mais qui divertit aussi l’auditoire. Parce que c’est le but, quel que soit le genre du compositeur. »


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